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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 18:35

Je me mets à table en pensant à cette diversité et aux apports continus de chacun, le contraire d'une uniformisation par une mondialisation du goût orchestrée par les grands groupes agro-alimentaires. Montalban, dans le domaine culinaire argumentait à partir de l'exemple du ketchup. Pour lui l'usage généralisée de cette sauce anglaise reflétait à merveille la globalisation économique et la standardisation du goût à l'échelle planétaire. L'anecdote qu'il servait sur le sujet pouvait passer pour véridique.

Il racontait, sans rire, qu'il avait reçu la visite d'un étudiant qui travaillait sur son œuvre. Croyant lui faire plaisir il avait confectionné lui-même une paella que le jeune homme avait toutes les peines à finir. Montalban lui avait alors proposé du ketchup. Selon les dires de l'écrivain, les yeux de l'étudiant s'étaient tout à coup illuminés, la paella avait été noyée sous le rouge et avait terminé rapidement dans l'estomac de l'américain.

 

Pas de paella au menu de ce soir, quelques tapas et notamment des mélanges de viandes et de poissons car Montalban faisait dire à Carvalho que la Catalogne est une région qui combine à merveille la terre et la mer. Une sauce catalane agrémente certains de ces plats et j'ai la démonstration sous mon palais que sauce tomate ne veut pas forcément dire ketchup. Pour finir une crème... catalane qui précède une nuit pour rêver un peu aux intrigues que subissait Carvalho, et comme je commence à me prendre sérieusement au jeu, au dénouement de l'affaire Gonzalez...

 

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         Je commence à être un peu plus à l'aise. A quoi le vois-je ? Au fait par exemple que j'ai relativement bien dormi. J'ai sous mon lit en France un magot dont je ne sais que faire, je suis dans un autre pays où je ne sais pas très bien ce que je cherche et pourtant je trouve facilement le sommeil. Ca ne me ressemble guère mais il en est ainsi !

         Le matin, travail d'approche : repérage du bureau de l'architecte, d'abord sur un plan puis dans la réalité. Je n'ai pas eu de difficultés pour trouver, maintenant reste un prétexte pour entrer. Retour à l'hôtel pour le repas de midi, sans avoir vu le « lascar ». Un réflexe conditionné : Internet. Je tape Eduardo Cabrera : plusieurs réponses. Je m'y plonge. Un article attire mon attention : notre homme aurait écrit et ferait des conférences sur Dalí. Voilà mon accroche !

         Après avoir rempli mon ventre de nourritures catalanes ayant terminé par la pâtisserie typique le « xuxos », beignet délicieux mais un peu difficile à digérer, je prends la direction de Cabrera. Après mon récent repérage, m'y rendre est une formalité. Je ne consacre mon déplacement qu'à une réflexion sur la façon de m'introduire auprès de lui. A mon arrivée ma stratégie semble au point, je n'ai plus qu'à l'essayer pour en avoir confirmation. Il me faut d'abord passer l'obstacle de la secrétaire sur laquelle j'expérimente mon « plan de guerre ». Je lui fais comprendre dans un sabir en langue romane qui n'est ni du catalan, ni de l'occitan encore moins du castillan mais un savant mélange de tout ça et qu'elle semble comprendre aisément que je suis un français qui travaille pour un guide concurrent mais semblable au « guide du routard » et que j'enquête afin de construire un itinéraire « Dali et la Catalogne ». Connaissant la marotte de son patron, elle ne tarde pas à deviner le but supposé de ma visite. Je ne suis pas mis à la porte et elle tente de voir si Cabrera peut me recevoir. Elle a à peine décroché son téléphone que mon sésame s'avère excellent. Je n'aurai même pas besoin de rendez-vous ultérieur : un jeu d'enfant !

         Me voici en face de l'architecte. Le bureau est on ne peut plus design, rien à voir avec mon local de Saint-Saturnin. On voit l'homme de goût. Sur les murs des affiches représentants des « montres molles » de Dalí. Nous pourrions être en pays de connaissance, après tout Dalí faisait parti du surréalisme comme Péret et un petit extrait du poème « à un virage en S » semble répondre aux peintures de l'homme qui affirmait que la gare de Perpignan était le centre du monde :

« un carillon hollandais à la place de son sexe capte les dernières rumeurs de la ville... ».

Tout en me remémorant ce bref passage de Péret, je pénètre dans un décor qui, bien que se voulant surréaliste, me paraît très éloigné de l'univers de Péret. Issus du même courant littéraire et artistique, Dalí et Péret malgré une exploration commune de l'inconscient, du rêve, de l'irrationnel, ne se ressemblent pas du tout et pas seulement par le fait que l'un peint tandis que l'autre écrit. Il y a dans l'œuvre du Français une révolte sincère teintée d'action révolutionnaire que l'on ne retrouve pas ou mal chez Dalí. Et puis il faut tout dire, je n'aime pas ce personnage : il s'est très bien accommodé du franquisme, a abusé des thèmes religieux, a eu parfois un comportement de commerçant allant même jusqu'à faire de la pub, a piqué Gala à Eluard, et a mis en scène son œuvre créant lui-même une postérité factice. Ce n'est pas un fossé qui séparent les deux artistes mais un océan ! Mais je me dois de garder tout cela pour moi et de dire le contraire à Cabrera.

         L'homme qui est en face de moi porte bien la soixantaine. A vue de nez, il est plus proche de soixante-dix mais a encore belle allure. Les architectes ne prennent-ils jamais leur retraite ?

C'est dans un français plus que correct qu'il me demande le motif de ma visite. Je lui reprends ma salade sur le guide qui serait à la recherche de lieux en rapport avec Dalí. Il s'interroge pour savoir comment nous sommes remontés jusqu'à lui. Avec la volonté évidente de le flatter dans l'espoir de tirer le maximum de sa personne, je lui balance un bobard selon lequel mon rédacteur en chef  a lu ses articles et  assisté à des conférences qui lui ont paru intéressantes, d'où une envie de s'adresser à lui. La réaction à mes propos semble celle attendue : il a l'air honoré et part dans un monologue que j'écoute d'une oreille distraite. Mais il s'interrompt assez rapidement en m'expliquant qu'il a très peu de temps à m'accorder car il a des rendez-vous dans l'après-midi. Il me propose (à ma grande stupéfaction) de me retrouver le soir après la journée de travail autour d'un repas dans un restaurant de la ville pour pouvoir poursuivre notre conversation.

Moi qui n'en espérais pas tant, j'accepte sans me faire prier le moins du monde !

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me retrouve sur le trottoir encore surpris de l'invitation que m'a lancée Cabrera. L'architecte m'a reçu sans rendez-vous et je ne peux pas croire que la seule motivation de voir son nom apparaître dans une publication française pour touriste ait suffi à déclencher son amabilité ou alors il est bien vaniteux.

Même s'il donne à première vue, en effet, l'impression d'être un peu imbu de sa personne, cette explication paraît un peu courte quand même. Non, il doit y avoir quelque chose là derrière qui expliquerait d'ailleurs cette invitation pour la soirée.

Je reste avec cette interrogation en regagnant mon hôtel où j'ai l'intention de me reposer jusqu'à notre seconde rencontre qui, je l'espère pourra me faire comprendre pourquoi cet homme se trouvait, il y a peu, à Marseille à la recherche de Ramon Gonzalez, car j'ai beau chercher depuis tout à l'heure je ne leur trouve aucun point commun.

 

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         Cabrera a choisi le lieu de notre rendez-vous : un petit restaurant à la mode mais pas trop sélect : « Can Jordi ». Au cas où l'on saurait pas que Saint-Georges est le saint Patron de la Catalogne, le patron a voulu nous le rappeler.

Cabrera est venu avec son épouse, une BCBG qui fait un peu plus vieille que lui. Je n'aurai que peu de contacts avec elle car elle ne parle pas du tout français. Les civilités d'usage font office de hors d'œuvre et rapidement l'architecte alimente tout seul la conversation. Le point de départ était bien sûr Dalí mais il s'en éloigne rapidement. Il parle beaucoup de lui, de ses trois enfants qui font sa fierté, de la politique, il défend le bilan d'Aznar s'en prenant vigoureusement à Zapatero, se montre au delà de son soutien au Parti Populaire un bon catalaniste. Je l'avais trouvé dans l'après-midi relativement imbu, mon diagnostic était le bon, plus que ça je dirais qu'il est prétentieux.

Cependant je ressens une faille récente dans son attitude et dans ses certitudes. Au moment de « l'aubergine à l'estragon » je n'avais pas encore perçu ce petit malaise mais dès « l'épaule d'agneau à la catalane », (Benjamin Péret aurait écrit « le gigot, sa vie, son œuvre ») dans la logorrhée de l'architecte, j'ai détecté le grain de sable sans savoir à quoi l'attribuer.

A l'arrivée du « camembert pané à la confiture de tomates », l'énigme va être élucidée. En voyant le contenu de mon assiette, je repense à la théorie de Montalban sur le ketchup, décidément combien y-a-t-il de façons d'accommoder la pomme d'amour ?

Même s'il s'est montré imbuvable toute la soirée, je me rends compte que Cabrera a quelque chose à me demander ce qui expliquerait ce repas pris en commun. A la table à côté de nous, un couple a des allures de Carvalho pour l'homme et de Charo pour la femme. J'ai l'impression que le détective veille sur moi. Embarrassé pour la première fois depuis le début de la soirée, l'architecte va me faire une confession.

                Ce nouveau monologue commence par un éloge à son père disparu. Il lui doit sa culture, son métier, sa fortune... Je le sens partir dans une apologie de la bonne bourgeoisie catalane, d'ailleurs il y a peu c'est certainement ça qu'il servait à ses hôtes au moment du dessert, mais voilà qu'au moment où des « figues farcies à la syrienne » atterrissent sur la table, il en est empêché.

Je ne tarde pas à savoir ce qui ne lui permet plus de vanter son ascendance.

Il me demande si je connais Marseille. Je n'ai pas encore le loisir de lui répondre qu'il embraye sur son histoire. Sa mère vient de mourir quelques mois auparavant. Elle était la dernière survivante de ses parents. Cependant avant de quitter ce monde, elle a cru bon de se soulager d'un secret qui devait lui peser depuis des lustres. Le père de Cabrera n'était pas son géniteur !

 En expliquant son histoire personnelle, il perd de sa superbe et moi, de mon côté je crains d'avoir à entendre une sordide affaire de « cocu magnifique » mais rapidement je suis rassuré sur ce point.

Son récit est moins trivial, et malgré le peu de sympathie que m'inspire l'homme qui me fait face, il pourrait m'émouvoir. Cabrera est né dans les derniers jours de 1938. Ses parents lui avaient toujours caché que c'était un autre homme que celui qui devait lui donner son nom à la naissance que fréquentait sa future mère.

Le problème de taille résidait dans le fait qu'à cette époque la guerre civile vivait ses dernières batailles. Franco et ses fascistes allaient triompher. Dans la tourmente, la femme se retrouva seule, enceinte d'un homme mort au combat. Au bout de quelques semaines à faire face à des difficultés, elle s'était résolue à accepter de prendre pour époux un prétendant qu'elle avait toujours repoussé.

Il se proposait d'être le père de l'enfant : elle intégrait le camp des vainqueurs.

Dans la façon que Cabrera a de raconter son histoire on peut en déduire que sa mère avait tiré un trait sur sa relation d'avant mariage.

Le couple s'était toujours efforcé de faire croire que le petit avait été conçu avant le mariage soit, mais c'était la guerre ! Personne ne pouvait penser qu'il y avait un secret de famille.

Les seuls qui auraient pu être au courant de la liaison de la femme de Cabrera ne pouvaient plus parler. Morts aux combats, ou en exil loin de l'Espagne.

Oui mais voilà, Franco finit quand même par casser sa pipe et le monde était petit.

A la fin des années 70, soit près de quarante ans après la venue au monde du petit, un Républicain réfugié depuis la fin des années 30 en France choisissait de retourner au pays pour ses vieux jours, maintenant le dictateur mort. Renouant le contact avec des membres de la famille, des amis, des connaissances, il avait fini un jour par discuter avec la mère de Cabrera. Et il avait évoqué insidieusement son ancien amant, peut-être sans savoir qu'elle et lui avaient une liaison, juste parce qu'il savait qu'ils étaient proches. Il ne se doutait certainement pas non plus que le fils de madame Cabrera était du frère d'arme républicain. La malice ou la vengeance ne motivait pas notre homme, il évoquait son ami comme un ancien combattant parle de sa jeunesse sans arrière pensée.

Cette révélation sema le trouble dans l'esprit de madame Cabrera mère et la hanta sûrement jusqu'à son dernier soupir puisqu'elle soulagea sa conscience en révélant ses véritables origines à son fils. Le père génétique, contrairement à ce qu'elle avait toujours cru n'était pas mort. Il vivait en France du côté de Marseille !

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