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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 09:50

Chap. 5 «  De derrière les fagots »


         Ce matin, lundi, au réveil j'ai repensé à mon week-end de recherche. Me voilà à mon local où la clientèle se fait toujours attendre. J'en profite pour mettre un peu d'ordre dans mes idées. Me revient à l'esprit le titre d'un des bouquins de Péret, « De derrière les fagots ».

Je ne crois pas à une affaire si facile à résoudre, pessimiste de nature, j'ai la conviction qu'autre chose va me « tomber sur la gueule » sortie selon l'expression de « derrière les fagots ». Je ne sais pas pourquoi je me suis mis ça dans la tête, une prémonition peut-être.

         Onze heures trente, la matinée s'achève et c'est le moment que j'ai choisi pour aller voir le vieux Gonzalez. A cette heure-là, chez lui, je suis sûr de ne pas le manquer.

         Je frappe à la porte. On dirait qu'il m'attendait, déjà sur le perron alors qu'il a toutes les difficultés du monde à se déplacer. Nous rentrons tous les deux dans sa salle à manger. La maison n'a rien à voir avec celle que j'ai visité hier chez son gendre. La même pauvreté qu'à la « rue des moulins ».

         Sans me demander mon avis, il me sert un pastis après m'avoir fait un signe pour que je m'assoie à la table. De retour de la cuisine voisine d'où il a ramené une bouteille d'eau, il me rejoint et me fait face. Je ne le sens pas angoissé, ni pressé de savoir.

         Nous trinquons ensemble car même si je n'aime pas ça je ne veux pas lui faire de la peine et puis l'effet désinhibant de l'alcool m'aidera à lui annoncer les mauvaises nouvelles que je rapporte de Boulvezon.

         Il me regarde sans montrer la moindre émotion comme s'il savait déjà ce que je vais lui dire. Un hochement de tête me donne le signal pour débiter mon histoire. Je ne sais pas par où commencer.

         Finalement la logique veut que je démarre par l'indice qu'il m'avait donné, c'est à dire l'adresse à Marseille. Je lui parle de la vieille espagnole Amparo Carmona.

Il ponctue l'annonce de ce nom par un « cabrona » que je ne sais traduire mais dont je me doute, vu sa mimique, que ce n'est pas forcément une formule de politesse. J'en déduis qu'il ne faut pas que je m'attarde sur les épisodes qui peuvent occasionner des réactions affectives mais narrer les faits de façon plus brute, voire brutale. J'enchaîne donc sur la maison « Place des Pistoles » puis sur mes recherches et enfin sur le village de Boulvezon sur lequel je m'attarde un peu plus en dressant un portrait de chaque membre de la famille. J'essaie de me montrer objectif et de mettre en avant toutes les informations que j'ai pu recueillir qu'elles soient vérifiées ou non.

Il m'écoute sans m'interrompre, comme absent. Je guette une réaction, il n'en dévoile aucune. Est-ce de la pudeur ? une lassitude due à son grand âge ? ou tout simplement se doutait-il de la teneur de mes propos ? ce qui expliquerait qu'il n'extériorise aucun signe émotionnel. Je n'ai pas de réponse à ces questions et n'ai qu'une seule hâte en finir avec mon rapport.

         Je me rends compte que mon tableau était à charge mais comment pouvait-il en être autrement ? Un silence s'installe. Gonzalez boit son verre et j'en fais de même pour occuper mes mains. Le vieil espagnol m'en propose un second. Je refuse poliment. Il n'a toujours pas fait part de son point de vue. Je finis par lui demander ce qu'il en pense. Sa réponse est claire : il n'est pas surpris, car il pensait que les choses devaient être ainsi.

         Devant une réponse que je trouve insuffisante, je lui demande ce que je dois faire, si ma mission s'arrête là, s'il veut que je l'aide à entrer en contact avec sa fille. J'insiste lourdement pour lui montrer que je reste à sa disposition. Même s'il semble insensible, il doit avoir besoin d'un soutien que je suis près à lui offrir. Il hésite quelques secondes puis enfin commence à m'éclairer sur les tenants et aboutissants de cette affaire.

         Un mur, fait d'incompréhension et de pudeur, semble être tombé entre lui et moi. Je le sens embarrassé mais il décide de vider son sac. Il me demande si je ne veux pas rester pour que l'on mange ensemble. J'accepte son invitation en signe d'amitié. Il commence à mettre le couvert et à sortir un pot de pâté du réfrigérateur. Il s'excuse de me proposer un menu simple et léger mais je lui réponds que tout ira bien. Il a compris que si je demeurais avec lui ce n'était pas pour faire un repas gastronomique mais pour partager un moment et lui exprimer ma solidarité. Je lui dois bien ça. La bouteille de vin rouge remplace celle de pastis : je finirai par être pompette. Une fois la table installée, il se lance dans ses explications en forme de justifications.

         Ses premiers mots ne sont pas d'une franche gaieté puisqu'il évoque sa mort qu'il estime proche. Vieux, malade, fatigué il dresse un tableau obscur qui tranche avec l'impression qu'il me donne sur l'instant face à son assiette. Je ne veux pas le contrarier pour qu'il poursuive. Il dit, sans plus de précision, qu'avant de mourir il avait voulu savoir ce qu'était devenue sa fille. Même si son ex-femme la lui avait enlevée et si, à une époque, il n'avait pas tout fait pour la retrouver, il lui semblait avant de disparaître définitivement, qu'il fallait qu'il sache si elle vivait toujours et comment. Un moyen en quelque sorte d'apaiser une conscience pour un homme qui a pourtant horreur de l'Eglise mais ce genre de sentiments ne sont-ils réservés qu'aux Chrétiens ?

         Je m'autorise enfin à le couper pour le déculpabiliser. Je ne le vois pas en père indigne mais plutôt en victime, cocu, méprisé. Il n'a pas le profil du géniteur qui se fait oublier pour ne pas assumer ses devoirs de chef de famille. Il ressemble plus au portrait-robot de celui qu'on a écarté, rejeté, dont on s'est débarrassé sans égards.

         Il semble pourtant, une fois ce poids ôté, qu'il y en ait un autre. Finalement Gonzalez se voit contraint de me cracher le morceau.

         Il m'avoue qu'une seconde raison motivait la recherche de sa fille. Il est gêné mais il se rassure en me disant que pour l'instant il a pu avoir confiance en moi, que je lui ai ramené l'adresse de sa fille et que je lui semble quelqu'un sur qui l'on peut compter.

Je suis flatté par cette dernière remarque mais aussi curieux de savoir quel mystère cette protection oratoire devance. Et il démarre son récit.

Depuis qu'il est réfugié en France, pour lutter contre la solitude il a pris pour habitude de fréquenter les cafés. C'est là qu'il a contracté le virus des courses. Je ne suis pas surpris par cette révélation dont j'ai eu vent dès les premiers instants où je me suis renseigné sur lui. La suite, elle, va m'asseoir. En effet il m'apprend que quelques années auparavant il a gagné une grosse somme au quinté.

Rien ne laisse présager qu'il soit à la tête d'une petite fortune quand on voit son train de vie !

 Et pourtant une photocopie d'un chèque à son ordre de cinq millions de francs émanant du P.M.U., sortie de son portefeuille vient confirmer ses dires. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises quand il poursuit son propos. Il raconte que depuis la sortie de l'Euro, un peu par crainte de cette nouvelle monnaie mais aussi pour soustraire cet argent de l'impôt, il a fait des retraits hebdomadaires pour pouvoir transmettre cette somme.

A force d'aller chaque semaine retirer à peu près quinze mille francs, il a vidé son compte pour se constituer un magot en liquide. Pendant toute sa vie, il n'a jamais été habitué à avoir de l'argent ni de gros besoins. Soudainement riche à plus de quatre vingt ans, il n'a pas modifié son mode de vie et n'a pratiquement rien dépensé.

         M'ayant expliqué tout cela, il s'absente quelques secondes de la salle à manger pour entrer dans sa chambre. Il en revient, à petits pas avec une petite valise, hors d'âge et entourée d'une ficelle. En tremblant il l'ouvre sur la table et la tourne vers moi. Sept cent cinquante mille euros, bien entendu je n'ai jamais vu autant d'argent en une seule fois, loin s'en faut. En fait les billets n'occupent pas tant de place que ça. J'ai l'impression de vivre une scène d'un film noir, d'être au cinéma.

         Puis je réalise. Je suis seul avec un vieux que je ne connais pas depuis longtemps. Il me met dans la confidence de la possession d'un trésor. Si j'avais des pensées malhonnêtes, je pourrais détrousser Gonzalez avec une facilité déconcertante. Cette idée m'effraie mais le vieil Espagnol qui semble se moquer de cet argent reste impassible.

         Avec cette valise sur la table au milieu des miettes que personne n'a débarrassées après le repas, une scène surréaliste se joue. Le vieil Espagnol qui était très cohérent dans ses propos depuis mon retour de Boulvezon semble dérailler de nouveau comme lors de sa première visite. J'arrive néanmoins à suivre le fil de sa conversation.

Son souhait était, bien sûr, de remettre ce magot à sa fille. Une sorte de clin d'œil à la fois pour montrer qu'il aurait pu être un père présentable mais aussi un moyen de se prouver que l'argent n'a pas de valeur. En posséder beaucoup ne donne pas le bonheur et le donner dans un acte gratuit, sans volonté de quelque chose en retour était une façon de rester fidèle à ses idées. Et de philosopher sur la famille, l'argent, la vie... Je ressens l'effet de l'alcool qu'il m'a fait boire. J'ai de plus en plus de mal à poursuivre notre échange verbal. Et c'est au moment où je perçois sur moi ce petit coup de faiblesse qu'il me demande mon avis. Il veut savoir, si de mon point de vue, sa fille mérite ou non cet argent.

J'ai beaucoup de mal à lui répondre. D'abord à cause de mon petit coup dans le nez mais aussi parce que je dois donner un jugement moral. Sa fille, qu'elle ait vécu ou non avec son père, qu'elle ait essayé de le rechercher ou s'en soit désintéressée comme de son premier flirt, d'un point de vue légal se trouve être son héritière. Qu'il le veuille ou non. La question du mérite vient en second.

Puisqu'il semble insister pour avoir mon opinion, je la lui donne. Si l'on se place dans le sens d'une fidélité aux idéaux des parents, la fille de l'Espagnol républicain devenue notable bien à droite ayant engendrée et éduquée un petit facho n'est pas digne de la branche paternelle.

Au moment où je fais cette réflexion, je me rends compte qu'il y a quelques mois, j'ai moi-même hérité de mon père dont je suis le parfait opposé. Je cite mon exemple pour illustrer mes dires. Je ne veux pas lui avouer que pour ma part, j'ai trouvé la famille Montbrun gerbante à souhait mais je pense que mon impression suinte par delà les mots choisis pour donner une illusion de neutralité.

Après m'avoir écouté, Gonzalez semble encore plus perplexe qu'auparavant. Je ne pense pas l'avoir aidé à prendre sa décision. Cependant il m'explique qu'il va entrer à l'hôpital car il a un abcès à une jambe qui ne guérit pas malgré les soins quotidiens d'une infirmière qui lui fait des pansements matin et soir. Il doit faire des examens et il réglera cette affaire à sa sortie car elle lui empoisonne trop la vie.

Avant de prendre un avis définitif, ne sachant encore ce qu'il fera de l'argent, il souhaite me le confier. Tout de suite, je refuse mais il insiste et me fait part de ses craintes de voir sa maison cambriolée pendant son absence.

         C'est une histoire de fou, de vieux fou, mais je me retrouve avec une valise pleine de billets entre les mains. Moi qui ne suis jamais arrivé à me faire à l'idée qu'il m'avait glissé un billet de cinq cents euros !

J'ai eu beau lui parler d'un coffre à la banque, d'une autre personne que moi qu'il connaîtrait mieux et en qui il aurait entièrement confiance, il n'y a rien eu à faire. Il n'a rien voulu savoir. Il m'a dit être sûr de moi, arefermé la valise, passé le fil autour et me l'a donné sans aucun cérémonial ni recommandation précise. La seule consigne : se revoir à sa sortie de l'hôpital.

         Je n'ai pas eu le temps de réagir ou n'en ai pas eu le courage. Je voyais bien qu'il n'avait pas toute sa tête, il ne faut plus avoir toutes ses facultés pour mettre en sécurité une telle somme d'argent chez quelqu'un que l'on connaît depuis seulement quelques jours. Je n'ai pas su dire la bonne phrase ou faire le bon geste, j'ai subi sa volonté.

Peut-être n'ai-je pas assez de force de caractère ? La seule chose qui m'est venu à l'esprit au moment de quitter Gonzalez a été de sortir le papier que j'avais griffonné et où j'avais relevé les coordonnées de l'espagnol qui était passé chez la vieille Carmona avant moi et qui, lui aussi, était en recherche des Gonzalez. Je lui ai demandé si le nom d'Eduardo Cabrera lui disait quelque chose. Sa réponse fût cinglante : « Rien du tout ».

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