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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 07:44

C'était à prévoir. Je repars déçu. En plus je n'ai même pas pu jouer mon numéro du journaliste. Je le regrette car je commence à prendre goût à ce petit jeu. Je ne peux pas dire grand jeu d'abord parce que cette expression est souvent précédée du verbe « sortir » et d'autre part car je la laisse à Benjamin Péret. Les homophobes diront que les pédés aiment à se travestir, (dès qu'ils peuvent se transformer en drag-queen ou en folle de carnaval, ils font leur numéro) et que mon père avait bien fait de m'envoyer au foot. Ils ont bien raison et je reste sur ma faim. Je finis de redescendre la rue,  j'ai déjà dans l'idée de reprendre ma voiture, revenir à Saint-Saturnin et expliquer à Gonzalez que je n'ai rien trouvé.

Je suis pris de remords. Je ne peux pas abandonner aussi vite. Je fais demi-tour et retourne dans la « rue du Panier ». Je ne crois pas au surnaturel car comme l'a dit Benjamin Péret dans un de ses poèmes « Je ne pense à dieu qu'en mangeant du chiendent parce que dieu a fait le chiendent à son image.. » mais je suis sûr que de côtoyer l'âme de Jean-Claude Izzo va m'aider et puis je me sens bien dans ce quartier.


J'ai repris ma marche à l'envers sans vraiment de stratégie ni de plan de bataille. Je me laisse mener par mon guide Izzo jusqu'à l'angle de la « rue du Panier » et de la « place des Pistoles ». Ici je ne sais plus où aller. Je suis fatigué. A nouveau me reprend le désir d'envoyer tout ça balader. Ce n'est pas pour moi, je n'ai ni l'étoffe ni l'épaisseur. Arrêtons cette comédie. Mon moral est en train de flancher. Je me sens mal.

Heureusement mon ange gardien m'a laissé devant un café. Je vais pouvoir m'y asseoir, me désaltérer et repartir après ce petit coup de blues. J'entre dans ce bistrot aussi démodé que le reste du quartier. Pour un établissement de ce genre on pourrait dire qu'il est kitsch. Le comptoir, les tables, les chaises, les murs, la peinture rien ne date d'après 196O. Un café comme on en trouvait encore dans les arrières pays du massif central dans les années 80 mais auquel les nouveaux patrons ont eu la judicieuse idée de redonner une décoration plus authentique et plus couleur locale. Point de tout ça ici, le Formica résiste à la double poussée des nouveaux matériaux et de la réhabilitation des bois anciens. Même les jeux électroniques doivent être dans ce lieu depuis belle lurette. Un flipper que les collectionneurs trouveraient digne de figurer dans une expo sur les trente glorieuses et un baby-foot sur lequel on a du mal à reconnaître la couleur des maillots des deux équipes.

Je referme la porte derrière moi. Il n'y a pas foule : quelques vieux tapent le carton sur une table. Sur une seconde ils ne sont même pas assez pour faire une belote. Le patron en marcel négligé feuillette derrière son comptoir l'Equipe. A mon entrée, tout le monde a eu un regard vers moi, comme si une arrivée était un événement. Je me suis assis entre les deux tables occupées et la vie a repris son cours normalement. J'ai demandé un Perrier au barman qui a bien voulu daigner refermer son journal pour me l'apporter. Il a négligemment passé une éponge devant moi comme pour me montrer que j'avais un traitement de faveur par rapport aux habitués. Car il s'agit bien de cela, on voit bien qu'aucun touriste ne s'aventure jamais jusqu'à cette altitude. Je profite de sa présence à mes côtés pour lui poser quelques questions sur les Gonzalez sans me faire passer pour qui que se soit. L'homme, la cinquantaine, marque un temps d'arrêt et c'est lui qui devient tout à coup comédien, me la jouant Raimu sans le faire vraiment exprès. Il fait mine de réfléchir mais très vite signale son ignorance et apostrophe les usagers qui semblaient attendre son signal.

Un des hommes, plus vieux que le patron d'une bonne vingtaine d'années, me demande des précisions. Je réexplique que c'était une famille qui vivait dans la « rue des moulins » dans les années 60-70, qu'il y avait un homme, une femme, une enfant, qu'ils étaient Espagnols. C'est le vieux qui me donne l'emplacement de la maison sans me dire le numéro mais en décrivant bien la même maison que j'ai vue un quart d'heure auparavant.

Je vois qu'il connaît, je veux en avoir confirmation. Avant de continuer il me demande si je suis de la famille. Je dois improviser quelque chose rapidement. Je lui réponds que je travaille pour un notaire qui recherche des héritiers. Cette réplique lui convient, on sent un soulagement. Un sourire apparaît sur son visage. Il semble rassurer que je sois étranger aux Gonzalez car il a des choses, selon ses mots, pas très jolies à raconter. Effectivement il se souvient de cette famille. Surtout de la femme car elle était la maîtresse du patron de ce même café bien des années auparavant. Les autres clients, légèrement plus jeunes, ont entendu parler de cette histoire car quand l'homme commence à l'évoquer j'entends des approbations et des rires à demi-étouffés. Le vieux prend donc à témoin ses acolytes, trop content d'avoir un public et une histoire à raconter. Il explique à la cantonade, presque en m'oubliant que la femme et le patron du bistrot avaient été amants puis, s'interrompant, il finit par avouer qu'il ne sait pas ce qu'est devenue la famille.

Un instant, je crois tenir une piste avec l'ancien patron du bistrot mais le nouveau a déjà désamorcé ce filon en racontant qu'il n'a pas connu la personne en question. Le bar, il a racheté à un autre homme qui a possédé l'établissement entre temps. La trace se perd là.

Finalement, c'est le plus vieux des clients qui a profité de la conversation avec le patron pour se souvenir d'un autre détail d'importance. Il donne un nom à consonance espagnole, précédé d'un article :

« la Carmona , elle, elle saura peut-être vous renseigner, c'est une vieille qui habite toujours le quartier. Elles étaient copines toutes les deux. Je crois qu'elles venaient du même pays ».


Il me donne une description sommaire de la femme et une adresse précise, sans le numéro mais suffisamment claire pour la retrouver facilement.

Je retrouve le moral. Il ne m'en fallait pas beaucoup. Je vais continuer mon enquête. Merci Jean-Claude pour ton aide précieuse !

Je suis quasiment revenu à mon point de départ, à quelques pas de la maison de la femme au boubou. C'est le même style d'habitation, à l'image du quartier : petite bicoque dans une rue étroite. Ce manque de largeur qui donne une chaleur à l'endroit mais qui opprime celui qui vient de l'extérieur. Les Allemands, d'ailleurs, avaient ressenti la même impression.  Devant l'impossibilité de contrôler « le Panier »  à cause de ce dédale de ruelles, ils projetèrent en 1943 de le raser. Heureusement ça ne s'est pas fait...

Je jette un coup d'œil à la boîte aux lettres, vestige de musée qui me confirme que je suis bien chez une Amparo Carmona. Un de ces prénoms espagnols qui semblent de prime abord masculin pour un francophone mais qui sont bel et bien portés par des femmes.

Ce coup-ci, ça y est, je vais le jouer mon personnage de journaliste à la « Mars ». Une vieille entre les soixante dix et les quatre-vingts se présente sur le seuil. On a du mal à croire que c'est elle qui a fait les quatre cents coups avec la femme de Gonzalez.

Même si elle est assez âgée, elle ne semble pas impressionnée, je vois tout de suite que je ne l'inquiète pas. Je lui débite un baratin à propos d'une pseudo enquête sur les immigrés espagnols. Elle semble surprise. Je lui raconte que je cherche un couple qui a habité le quartier et qui portait le nom de Gonzalez. Je vois qu'elle est de plus en plus étonnée mais je ne comprends pas pourquoi. Je commence à douter de la qualité de mon jeu de comédien. En fait, il n'en est rien. Elle trouve bizarre que je sois la seconde personne en quelques jours à s'intéresser aux Gonzalez.

En effet, elle m'explique que deux ou trois jours auparavant un Espagnol est venu l'interroger sur ses anciens voisins. Elle se demande pourquoi tout à coup, alors qu'ils sont partis depuis des années, tout le monde s'intéresse à la famille Gonzalez. Un peu pris de court, j'invente une histoire de parenté avec l'ancien ministre espagnol Felipe Gonzalez. En la disant, je me dis que, si on me la racontait à moi, je n'en croirai pas un mot. Il semble pourtant que la vieille gobe ma version. Cependant elle ne peut s'empêcher d'ajouter qu'ils n'étaient pas bien riches pour avoir un cousin qui allait devenir premier ministre. Je nuance un peu pour m'en sortir : c'étaient des cousins éloignés ! Mais elle ne s'est pas attardée sur cette anecdote, elle est revenue sur le précédent visiteur. Elle vient de se souvenir qu'il lui a laissé ses coordonnées. Elle entre pour les chercher et m'invite à pénétrer dans ses appartements. Décoration : style « la mère à Titi », la chanson de Renaud avec une dominante hispanique voire même andalouse pour être plus précis : éventails et banderilles sur les murs et sur la télé, une coupe avec le torero, le toro et la danseuse de flamenco. Elle fouille un tiroir désordonné et finit par en sortir une carte de visite, elle me la montre. Je peux y lire un nom : Eduardo Cabrera, une profession : arquitecto, et une adresse à Barcelone. J'essaye de mémoriser ces informations, je les noterai une fois sorti de chez la vieille.

Elle semble ne plus être préoccupée par cet autre visiteur et s'autorise enfin à me parler de la famille Gonzalez. Elle ne cherche même pas à savoir qui m'a orienté vers elle. J'aimerais bien qu'elle me le demande, je lui parlerais des gars du café et ça serait l'occasion de savoir qui a guidé l'autre homme dont la présence m'intrigue.

Gonzalez a-t-il embauché plusieurs personnes ? Me cache t-il quelque chose en m'envoyant sur une fausse piste avec son histoire de fille disparue ? Je m'interroge. Je dois interrompre ma réflexion car la senora Carmona commence à raconter ce qu'elle sait. Elle semble heureuse d'en parler comme ces vieux qui n'ont pas de visites et retiennent le facteur ou l'agent d'EDF venu relever le compteur.

Elle m'indique la maison en faisant un geste devant la fenêtre comme si mes yeux pouvaient traverser les murs, précisant qu'ils étaient donc voisins et toutes deux originaires d'Espagne. Elle ajoute que la femme venait du même village qu'elle et que c'était pour ça qu'elles étaient amies. Elle explique ensuite qu'ils ont vécu là relativement longtemps mais qu'ils en sont partis parce que le couple allait mal, ce qui confirme la version que m'ont donnée les clients du bistrot avec l'histoire de la liaison entre elle et le patron du café.

Pour l'instant je n'ai rien appris de nouveau mais elle va assouvir ma curiosité. Visiblement plus intéressée par la piste de la femme de Gonzalez (mais leur lien régional en plus de leur sexe explique bien cela) que par celle de son mari, elle me donne la rue où elle s'est installée avec le cafetier après son départ du domicile conjugal. Comme je suis censé être un journaliste marseillais, je fais semblant de connaître ce coin de la ville même si en réalité ça ne me dit strictement rien. Elle agrémente son récit de souvenirs personnels quand elle allait les voir à l'autre bout de la ville lors de sorties occasionnelles. Elle donne sa version des faits : ils avaient choisi un logement à l'opposé du Panier car ils avaient peur que Gonzalez « fasse un mauvais coup ».

Cette évocation du risque de jalousie du mari et les menaces qu'il aurait pu faire subir au nouveau couple, l'amène à finir son histoire et à évoquer leur mort. Elle raconte qu'ils sont décédés tous les deux : lui depuis longtemps car ils ne se contentaient pas de servir des pastis, il en buvait sa part. Elle, plus récemment, et ne voulant pas l'accabler pour ne pas entacher une amitié de longue date, elle ajoute à mots couverts qu'elle aussi avait un peu trop abusé de la bouteille.

Pour changer de sujet, la vieille Carmona revient sur le Gonzalez. Elle dit ne plus avoir eu de ses nouvelles depuis très, très longtemps se souvenant que le départ de la femme de la maison fut suivi, peu après par celui du mari qui disparut complètement. La vieille espagnole dit ignorer si il était resté sur Marseille ou s'il était parti plus loin. Elle avoue ne jamais en avoir reparlé avec sa copine ou seulement une fois comme ça en passant et n'ayant pas obtenu de réponse claire, elle n'avait pas vraiment cherché à en savoir plus. Un dernier souvenir lui revient : il y avait eu des problèmes avec le courrier dans les mois qui ont suivi le départ du couple de la « rue des moulins » mais elle n'avait jamais su où l'homme était passé.

C'est en évoquant le père qu'elle vient à me parler de la fille. Amparo Carmona n'en a pas parlé jusqu'à maintenant mais y vient. Elle m'explique que les Gonzalez à l'époque où ils vivaient là avaient une petite fille et que peut-être, elle, sait où avait atterri le père. De l'avis de la vieille Espagnol il y a fort à penser que quoi qu'il arrive, il doit être mort, maintenant compte tenu de son âge, mais elle avoue qu'elle ne s'était pas posé la question. C'est la visite de l'architecte barcelonais qui l'a replongée dans cette histoire. Elle finit par regretter d'avoir oublié de lui parler de la fille à Cabrera car sur le coup, surprise, elle n'y a pas pensé. L'habitante du Panier ajoute qu'elle a bien sa carte mais qu'elle ne va pas téléphoner à un inconnu.

En conclusion, mon prédécesseur a défriché la route et c'est moi qui vais avoir l'information pour laquelle j'ai fait le déplacement. La grand-mère andalouse ayant poursuivi sa réflexion me donne un indice de taille. Elle ne sait pas où peut bien vivre la fille des Gonzalez mais Amparo Carmona la voit régulièrement depuis quelques temps dans le quartier, car elle est propriétaire d'une maison sur la « place des Pistoles » qui est en cours de rénovation et y vient souvent pour surveiller l'avancée des travaux. La vieille espagnole commence une explication pour me dire où se trouve la « place des Pistoles », je fais mine de l'écouter mais je sais où c'est puisque j'en viens. Il y a quelques minutes en sortant du café, j'y étais.

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