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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 19:24

Chap. 3 « Trois cerises et une sardine »


Comme je l'avais décidé, j'ai fermé la boutique à midi. Dans la norme, un magasin se doit d'être ouvert le samedi après-midi. Pour ma part je ne me considère pas comme un marchand de boîtes de conserve de toute façon, personne n'est venu faire appel à mes services à l'exception de mon seul et unique client, Ramon Gonzalez. Il faut donc que je m'en occupe bien. En fait, je refuse pour l'instant de faire un constat d'échec sur cette aventure d'écrivain public : il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives et reconnaître que je me suis trompé est un exercice difficile. Essayons de régler cette affaire, changeons d'air, oublions le passé récent et quand le bilan de cette action sera dressé, on avisera.

J'ai vécu une vingtaine d'années à une centaine de bornes de la cité phocéenne et je n'y avais jamais mis les pieds jusqu'à aujourd'hui. J'ai pris l'autoroute à Orange et je suis arrivé à bon port. C'est d'ailleurs le cas de le dire car en entrant dans la ville on tombe rapidement sur le vieux port. Je ne l'avais vu qu'à la télé ou dans des films.

C'est fou comme on a des clichés sur des lieux. Dans la voiture en venant, je pensais à Marseille en essayant de voir ce que j'en savais. Bien entendu c'est l'histoire mais puis-je parler d'histoire puisque je n'en connais ni le début, ni la fin, ni les tenants, ni les aboutissants, de la sardine qui a bouché le port.

Par association d'idées me vient le recueil de Benjamin Péret paru en 1937 « Trois cerises et une sardine ». Ce livre date du retour de l'écrivain de la guerre d'Espagne qu'il considérait dès cette époque comme perdue et je fais inévitablement le lien avec Ramon Gonzalez qui à ce même moment perdait lui aussi ses illusions en même temps que les membres masculins de sa plus proche famille.


J'essaie de réfléchir à quelque chose que je connaisse de Marseille qui ne soit pas un cliché. Inévitablement le ferry boat de Pagnol, l'O.M de Tapie, Fernandel à l'Alcazar... Rien qui donne l'envie d'aimer cette ville. Je cherche dans le plus récent, les comiques à accent, les bolides des films produits par Besson, toujours rien. La musique, à la rigueur mais je ne suis ni rap ni raggamuffin, ça réduit le choix. Je me creuse encore les méninges pour savoir ce que j'en sais au niveau littéraire. Marseille, comme toutes les villes, doit être plus belle dans les livres que dans la réalité.

Dans la littérature occitane, je ne vois que peu de choses mais je ne connais pas tout. Il y a bien quelques poésies de Pèire Vidal mais ça remonte au Moyen âge. Mistral, poète de la Provence s'il en est, n'a pas eu un regard pour la ville grecque. La campagne a eu ses grâces. Il a chanté Arles mais pas Marseille. Non, je ne vois pas, si ce n'est quelques polars récents de Florian Vernet ou de Claude Barsotti (non ! pas le chanteur ringard, le journaliste de la Marseillaise, le quotidien communiste). Mais c'est sûr je dois avoir des trous dans mon savoir.

Finalement je reste un peu dans le policier puisque je gare mon véhicule dans le parking souterrain qui se trouve derrière l'hôtel de police plus connu sous le nom d'évêché. Je ressors à la surface pour redescendre sur le quai du Port. Je m'arrête dans une maison de la presse pour y acheter une carte de la ville puis je vais m'asseoir à la terrasse d'un de ces cafés qui font face au Vieux Port. J'en profite pour ouvrir mon plan et chercher la rue que m'a indiquée Gonzalez. « rue des moulins », ça t'a un côté typique, cent pour cent Provence. On voit déjà l'ambiance Daudet avec son maître Cornille, sa mule du pape ou son élixir du père Gaucher, du couleur locale, du Peter Meyle avant l'heure. Eh bien ! rien de tout ça ; je finis par trouver dans le dédale horizontal, une petit « rue des Moulins » perpendiculaire à la « rue du Panier » beaucoup plus célèbre au point d'avoir donné son nom au quartier tout entier...

Un coin de la ville qui est bientôt plus célèbre que la cité elle-même. Merci aux polars de Jean-Claude Izzo !

 Longtemps j'ai refusé de lire des romans policiers considérant ce genre comme de la sous littérature. J'avais en tête les S.A.S. et autres San Antonio, sexe et coups de poing, que mon père lisait au W.C. à la maison. De la littérature de chiottes en somme. Quelquefois si c'était du Maurice Leblanc ou du Gaston Leroux, ça pouvait passer pour de la littérature enfantine. Enfin quand ces dames britanniques ou américaines nous brossent des portraits des beaux quartiers et insistent lourdement sur le travail du médecin-légiste, c'est dans le meilleur des cas de la littérature de hall de gare. J'avais comme pour Marseille, des clichés dans la tête mais pas tant que ça finalement. Il a fallu qu'un jour Frédéric me  convainque d'en lire ... pour que je me réconcilie avec le polar. D'ailleurs maintenant que j'y repense quelques jours avant sa mort, Frédéric relisait « le soleil des mourants », j'aurai dû y voir un signal d'alarme.

Comment décrire la prose d'Izzo, à ceux qui n'en auraient jamais entendu parler ? D'abord c'est difficile de ne pas en avoir eu connaissance. Quand même ! Izzo, sans le vouloir a lancé la mode du polar marseillais, il a rendu populaire le quartier du Panier et heureusement pour lui n'a pas vu l'adaptation de Fabio Montale sur T.F.1. Qui a eu l'idée saugrenue de faire jouer le rôle de Fabio Montale, flic marginal, tolérant, ouvert, cabossé par la vie par le comédien à l'ego le plus enflé du monde, réactionnaire, intolérant, en un mot une personnalité aux antipodes de celle du héros de Jean-Claude Izzo ? On se le demande. Que dire de ce téléfilm : un Fabio Montale (Alain Delon) aussi expressif qu'un mannequin en cire des galeries Lafayette, une distribution digne des meilleurs spots publicitaires et pour couronner le tout, un Marseille de carte postale baigné de soleil ! Tout beau, tout propre ! Diffusé juste à temps pour couper l'herbe sous le pied de la version cinématographique d'Alain Bévérini avec dans le rôle de Montale, un Richard Boringer, buriné et écorché vif comme se doit d'être Fabio.

Le « Panier » d'Izzo ce n'est justement pas le « Montmartre » de Marseille et maintenant que j'y monte, j'en ai la confirmation. C'est vieux, c'est moche, les rues sont étroites mais ça vit. On a pas encore chassé les pauvres gens de ce quartier pour qu'ils aillent s'entasser dans une quelconque banlieue. Non sur un devant de porte, un vieux prend le frais alors qu'à quelques encablures de là des enfants jouent au foot dans la rue même. Ni la personne âgée, ni les mômes ne sont vraiment couleur locale. Voilà ce que j'aurai dû dire sur Marseille. Elle n'est pas provençale, elle est un port ouvert sur le monde entier et ceci, depuis toujours. Izzo, lui même fils d'un italien et d'une espagnole l'avait très bien compris et c'est pour ça que sa Marseille résonnait juste dans ses bouquins. Tout le contraire de ce feuilleton télévisé qui veut surfer sur la mode du Panier. J'en parle sans l'avoir vu, les bandes annonces me suffisent. On les connaît ces soaps, avec leurs personnages caricaturaux, leurs dialogues stéréotypés, leurs situations téléphonées, leur esthétique de supermarché. Un Panier en carton pâte entièrement recréé en studio qui n'a ni vie, ni âme.

Je fais durer le plaisir, je ne me rends pas directement à l'adresse que m'a donnée Gonzalez. Je sais maintenant où ça se trouve mais je préfère faire un petit tour dans le quartier, sur les traces de Jean-Claude Izzo en ayant une pensée pour celui qui me l'a fait découvrir. Dans la « montée des Accoules » il y a un santonnier. Qui a dit que l'on était pas en Provence ? Un peu plus loin une « rue des mauvestits », encore une marque occitane dans la toponymie. La « rue du Panier » étroite, napolitaine à souhait. Je ne regrette pas d'être venu.

Enfin la « rue des moulins » et une boutique surannée au titre évocateur « caves des moulins, huiles -vins -savons ». Et oui, en voilà un autre de cliché que j'avais omis de mentionner : le célèbre savon de Marseille.

Un écriteau dans la vitrine en plusieurs langues mais pas en occitan :  en français d'abord « l'art de vivre provençal », puis dessous in english « Provençal way of life ». Italiano « l'arte de vivere provenzale », espanol « el arte de vivir en Provence », german « Leben wie gott in « der Provence ». Le seul hic : pas un seul touriste à l'horizon. A Cannes, à Nice ou en tout point de la côte d'azur ce panneau aurait semblé à sa place, ici il donne l'impression d'être tombé là par accident. Nous sommes à quelques hectomètres du vieux port, de la mairie et pourtant on dirait que l'on en est à la fois très éloigné géographiquement mais aussi que l'on a fait un bond en arrière dans le temps pour revenir à une autre époque. Une Marseille de l'immédiat après-guerre avec des réclames murales aux couleurs passées pour des marques qui n'existent plus, des arrivées de gaz ou d'eau hors d'âge, des volets et des façades défraîchis. Des rues si étroites que les voitures semblent avoir renoncé à y monter. Un silence digne d'une campagne reculée à deux pas du centre-ville.

Je marche dans ce calme en me surprenant à rêver d'être Fabio Montale à la recherche de son enfance et de ses amis voyous. Je finirai par me prendre au jeu du détective privé si je ne me surveille pas. Je ne veux pas me faire passer pour un flic, j'aurais l'impression d'être trahi par mes attitudes, comme si l'ombre de mon père était toujours prête à surgir pour me reprocher de ne pas avoir le profil de l'emploi. Trop pédé pour être gendarme ou policier. En mémoire d'Izzo qui était rédacteur en chef de la Marseillaise, je me ferai passer pour un journaliste de ce même journal. Il faut bien que je trouve quelque chose car j'arrive à l'adresse indiquée par Gonzalez.

Je me souviens parfaitement du numéro de la rue des moulins mais par acquis de conscience, je recherche dans ma poche le papier où j'ai noté les indications du vieil espagnol. C'est bien là.

Une petite maison au même aspect que celles que j'ai vu depuis mon arrivée dans le quartier. Modeste, mal restaurée mais pas à l'abandon. Une minuscule boîte aux lettres que les facteurs considèrent comme en dehors des normes mais qui, dans cette ambiance, va beaucoup mieux qu'irait la réglementaire de la Poste.

 Je vérifie le nom avant de frapper, rien d'hispanique mais plutôt des consonances africaines. On verra bien. Un timide « toc-toc » et une femme vient ouvrir. Légèrement surpris malgré l'avertissement de la boîte aux lettres et peut-être aussi par un boubou très coloré, je bredouille quelques mots maladroits. Je suis prêt à renoncer voyant bien que je suis sur une mauvaise piste.

Enfin puisque je suis là, on ne sait jamais, je fais une tentative. J'explique à la dame que je cherche une famille Gonzalez qui habitait dans cette habitation il y a quelques années. La femme, un tantinet méfiante au premier abord se rend vite compte qu'elle n'a rien à craindre de moi. Elle devient souriante et coopérante. Malheureusement elle ne sait rien. Elle m'expliquera que son mari a racheté cette maison depuis peu et qu'elle ne connaissait rien des précédents occupants. 


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