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23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 13:40

Chap. 2 : « Le grand jeu » 


Un silence de plusieurs semaines et me voilà attelé de nouveau à l'écriture de ce journal. Juste le temps d'aller toucher le fond de la piscine puis de remonter progressivement en respectant les paliers de décompression. Je n'ai pas terminé le travail de deuil pour la perte de Frédéric, tout comme je n'ai pas fini de ressasser tous ces ressentiments sur mon père que je n'ai ni pu ni voulu lui exprimer de son vivant.

Cependant, des étapes ont été franchies et maintenant je suis à peu près en mesure d'affronter la vie. Et quitte à le faire, autant ne pas se figer dans les souffrances passées et sortir « le grand jeu » pour reprendre le titre d'un recueil de Benjamin Péret qui sera l'une des choses importantes que m'aura apporté Frédéric. En effet, j'ai pris la décision de vivre comme je l'entends, faire ce dont j'ai le plus envie et puis surtout m'investir dans quelque chose afin de fuir mes démons, mon passé, ma solitude.

Bien sûr rien ne me fera oublier les souvenirs heureux vécus auprès de Frédéric mais justement en me donnant à fond à une activité, cela permettra que ne demeurent que les bons moments et que soient occultés les autres.

Il m'a fallu cette période pour aujourd'hui envisager la vie sous cet angle et choisir une voie. Rien n'a été facile car au-delà de mon chagrin et de mon tourment, j'ai dû m'occuper de la succession de mon père. C'est fou le nombre de démarches administratives et de papiers à remplir. Au fur et à mesure j'ai pris conscience d'une chose que je savais déjà mais qui devenait plus évidente maintenant : une personne illettrée ou analphabète est incapable de sortir seule de ce dédale kafkaïen. Finalement la perspective s'est imposée à moi. Ne sachant rien faire de particulier : une licence de lettres modernes, on ne peut pas vraiment dire que ça soit la formation idéale à un métier, la seule compétence que je pourrais me vanter d'avoir ce serait peut-être de savoir écrire. Ecrivain public, c'était une évidence. Les quelques économies que me laissait mon père, en plus de son petit pavillon me permettraient de me doter d'un matériel informatique et de louer un local commercial. Pour la clientèle, elle ne devrait pas manquer avec tous les gens qui ont des difficultés à Saint-Saturnin. Plus j'y pensais, et plus je trouvais l'idée bonne. L'occasion me serait donner de rencontrer des gens, de faire du social, d'être néanmoins indépendant, je n'y voyais que des avantages. Il me restait à concrétiser ce désir. Le lotissement où mon père avait sa maison étant trop excentré, il me fallait un local dans le cœur du village. Je pensais trouver sans trop de mal car entre la mort du petit commerce et la fuite des magasins vers les zones commerciales, il devait sans doute y avoir plus d'une possibilité. Mes besoins étaient modestes, une pièce d'une quinzaine ou d'une vingtaine de mètres carrés auraient pu convenir.

Je n'ai pas cherché longtemps. Une promenade dans les quartiers historiques a suffi. Une annonce sur une baie vitrée a attiré mon regard. Sur le coup je ne me suis pas souvenu quelle était la fonction de ce bâtiment. En m'approchant ça m'est revenu. C'était l'ancien siège du Parti Communiste enfin de ces représentants locaux, je n'allais pas faire l'acquisition de la Place du Colonel Fabien. Je ne sais si ce sont ses finances qui étaient en berne, ou si l'activité était plus réduite mais toujours est-il qu'ils ne reconduisaient pas leur bail. A la réflexion, j'avais toujours vu cette permanence politique qui sur sa façade avait un panneau de bois où l'on pouvait lire en lettres rouges : « Parti Communiste Français ». La pancarte avait à ses deux extrémités une faucille et un marteau entrelacés. Dans la vitrine, on pouvait toujours voir des affiches changées au rythme des élections ou de l'actualité sociale et politique. Mon père, en bon militaire et alsacien avait horreur des communistes, mais moi, même si ma conscience politique n'était pas des plus affûtée, ils ne me dérangeaient pas. Mieux, j'aurais pu, si j'avais exercé mon devoir civique régulièrement, voter pour eux. Quand on est pédé, on a pas forcément envie d'être du côté des plus forts...

De toute façon, le local n'appartenait pas au P.C. mais à une famille, qui devait y adhérer, mais qui accepterait sans doute de louer à n'importe qui. La demande n'est pas si forte en ce moment. J'en eus vite confirmation. Le loyer était bon marché et l'emplacement, au cœur de la vieille ville, c'est à dire au contact de nombreuses familles défavorisées et/ou immigrées, les conditions me semblaient idéales. L'affaire a été rondement menée. Il suffirait d'un coup de blanc sur les murs, à la place de la pancarte avec le marteau et la faucille, je voyais déjà l'écriteau : « Ecrivain public : lettres-type : tous types de lettres ».


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C'était, il y a une semaine, finalement j'ai opté, pour une formule plus sobre : « écrivain public : lettres, mémoires, travaux de secrétariat, photocopies »  L'accroche est moins poétique mais semble plus explicite. Les cocos m'ont laissé une photocopieuse encore en état de marche avec l'ordinateur dont je viens de faire l'acquisition, je suis prêt à faire du bon boulot. Il ne me reste qu'à attendre le client. J'y crois : il doit bien y avoir des gens qui ne s'en sortent pas avec la paperasse administrative pour leur déclaration d'impôt, leur dossier de retraite, ou pour un contentieux inhabituel avec une administration ou un commerce. Des chômeurs ont sans doute, besoin de curriculum vitae, de lettres de motivation ou de demandes écrites à faire aux Assedic ou à l'ANPE. Peut-être aurai-je la chance de rédiger une lettre enflammée pour un amoureux transi incapable d'aligner trois mots ou le récit d'une vie, une sorte de roman à usage familial comme c'est devenu la mode de nos jours ?

 Enfin ça sera la surprise demain matin à l'ouverture. Pour l'instant, j'ai passé ma dernière journée, après les travaux de remise en état à distribuer dans les boîtes aux lettres de la ville, une petite publicité afin de me faire connaître. Je n'ai plus qu'à croiser les doigts. De toute façon, si ça ne marche pas, dans six mois, j'arrête et je réfléchis à autre chose, j'ai de quoi voir venir d'ici là.


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La matinée a été plus que calme... je n'ai vu personne. Je l'ai mise à profit pour faire quelques petits papillons pour coller sur la vitrine afin de bien annoncer les prestations que je peux offrir. Je suis allé manger à la maison et à mon retour j'ai vu de loin un vieil homme qui semblait attendre devant la boutique. J'ai pressé le pas pour ne pas le faire patienter plus. A vue de nez, c'était un octo voire nonagénaire et effectivement il venait bien me voir. Je l'ai fait entrer et prendre place sur une chaise face à mon bureau. En passant de l'autre côté, j'ai pu l'observer mieux : c'est un homme de condition modeste aux habits propres mais ordinaires et anciens. Le seul luxe qu'il affiche : un cigare. Pas un havane mais une sorte de cigarillo, c'est dire si le terme « cigare »  n'est pas forcément le bon. Un de ces Ninas qui pue et dont l'odeur imprègne la pièce à une vitesse record. En cherchant désespérément du regard un cendrier que je n'ai pas prévu dans mon mobilier, me revient un vers de Benjamin Péret tiré du poème « le sang répandu » que citait régulièrement Frédéric quand nous fréquentions un lieu où le tabagisme n'était pas prohibé : « La cendre qu'est la maladie du cigare imite les concierges descendant l'escalier ».

Un verre Pyrex fera l'affaire. Je suis prêt à l'écouter.

Il commence à m'expliquer dans un français assez approximatif qu'il a eu ma carte dans un bistrot de la ville. Je m'inquiète un peu : est-ce qu'il a tapé à la bonne porte ? Connaît-il réellement le rôle d'un écrivain public ? Je commence à en douter. Déjà j'imagine des stratégies pour pouvoir lui indiquer d'autres lieux où l'on pourra entendre ses problèmes.

De son côté, il n'a aucune hésitation sur mes activités. Il me fait part de sa joie de pouvoir régler son problème avant de mourir. Sans me connaître, il me fait entièrement confiance : au moins une bonne raison d'avoir ouvert ma boutique ce matin !

Il commence à me raconter son histoire. Il n'est pas toujours cohérent, il s'adonne à des digressions assez alambiquées qui s'ajoutent à sa diction de vieillard et à son accent qui parasite la clarté du message.

Au bout d'un moment j'en ai retenu ce que je pense être l'essentiel.

Mon premier client s'appelle Ramon Gonzalez, il est né en 1920 en Espagne plus précisément dans les Asturies, (il y tient) : c'est un maçon à la retraite. Le reste de notre conversation ne me permet pas de lui soutirer des infos qui me semblent exploitables. Plus je discute avec lui et moins je n'arrive à me faire une opinion : est-il gâteux ? ne se fait-il pas suffisamment comprendre en français ? ou tout simplement a t-il tapé à la mauvaise porte comme je le crains depuis le début ?

Finalement dans un magma de paroles au sens flou, je finis par entendre qu'il est à la recherche de sa fille. Je me dis enfin qu'il est venu pour que je l'assiste pour rédiger un courrier afin de prendre contact avec sa descendante, ou tout simplement pour l'aider à l'appeler au téléphone mais à ce moment là je le perds à nouveau. Il a glissé tranquillement depuis le début de notre échange du terme «écrivain public», à  «écrivain privé» pour atteindre un inattendu «détective privé».

Je laisse tomber notre discussion pour lui expliquer que je ne suis en aucun cas un détective privé. Il ne me comprend pas. Il part dans un monologue sur la défense du service public et fait référence au local que j'occupe. Je me doute qu'il fait une allusion aux anciens locataires du lieu, les communistes qui selon ses mots, ont toujours défendu le service public. Le fait-il exprès ou bien est-ce une réelle confusion ? Toujours est-il que je n'arrive pas lui faire entendre que mon travail est très limité. Il me coupe sans arrêt la parole sans vouloir m'écouter. On dirait qu'il prend mes mots pour de la modestie qu'il écarte par une formule qui revient sans cesse dans sa bouche :


«J'ai confiancé en toi, jo sais que tou y arribaras».


Je n'arrive pas à lui faire comprendre ce que je suis. Déjà il se lève. Il fait passer sa canne qu'il tenait dans sa main droite vers la gauche puis fouille sa poche pour en sortir un portefeuille. Il l'entrouvre dans un geste tremblant et en sort un billet de 500 euros. Il le pose sur mon bureau malgré mes protestations. Je me hâte de passer de son côté pour lui rendre son billet mais il a déjà tourné le dos et s'avance vers la porte. Avec sa canne, il a anticipé mon mouvement et me rejette d'une poussée qui n'est pas agressive mais qui me tient en respect.


«Tou prends cet argent, jé reviendrais té voir bientôt. »


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