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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 08:12
Goût Tomate épisode 5

D’une voix douce et posée, il me demanda « Nadja » d’André Breton que je m’empressai de lui apporter. En enregistrant son emprunt, je découvris son nom : Frédéric Grindel.

Il disparut avec cette même grâce que j’avais remarquée à son arrivée. Ce visage me disait quelque chose mais je n’arrivai pas à le replacer dans son contexte. Je n’eus la réponse à mon interrogation que quelques jours plus tard. En effet, je l’apercevais régulièrement car il donnait un cours à un groupe de premières années auquel je n’avais pas la chance d’appartenir. Après l’avoir vu entrer dans un préfabriqué qui faisait office de salle de cours avec un étudiant originaire comme moi de Saint-Saturnin, je pus rapidement en savoir plus sur lui. J’interrogeai mon collègue qui m’expliqua qu’effectivement Frédéric, étudiant de troisième cycle, tout en terminant sa thèse, donnait des conseils de méthodologie aux débutants.

 

Quelques jours passèrent. Il me faut bien avouer que sans lui avoir réellement parlé, sans le connaître non plus, j’étais troublé par cet homme. Comme certains devaient le dire assurément pour moi, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure qu’il était homo. Je n’avais aucun doute là dessus. Est-ce la célèbre audace des timides ou une autre motivation inexpliquée mais je trouvai un prétexte pour l’aborder. Je l’avais revu pour la première fois à ce fameux cours qu’il donnait. J’attendis la semaine suivante et, alors qu’il sortait de ce vieil algéco gondolé par le soleil et la pluie, je me présentai succinctement pour qu’il me remette dans la case « bibliothèque » et lui baratinai une histoire un peu farfelue sur des notes qu’un étudiant aurait oubliées dans le « Nadja » de Breton et en lui demandant si éventuellement il ne les aurait pas trouvées. Je ne sais pas s’il crut à mon mensonge ; en tout cas il m’invita dans son bureau pour feuilleter les pages du livre.

Sur le chemin qui nous séparait de la partie cours au local réservé aux enseignants, visiblement plus à l’aise que moi, il engagea une conversation de civilité. Il m’interrogea notamment pour savoir ce que je faisais à la fac. Quand un silence se glissa qui risquait de me gêner pendant les quelques dizaines de mètres qu’il nous restait à faire, je lui retournai la question.

Il m’expliqua qu’il était en train de mettre la dernière main à sa thèse qu’il devait terminer rapidement car il fallait bien la soutenir un jour. Je lui en demandai le sujet. A partir de là, il n’y eut plus aucun blanc dans nos échanges. Il s’engagea dans un long monologue qui ne fut  interrompu que par notre entrée dans son bureau. Cette thèse, ça sautait aux yeux était plus qu’un travail universitaire, une passion qui vous prend et ne vous lâche plus, vous dévorant tout votre temps libre et vos autres centres d’intérêt.  Les thèses ont souvent un titre qui montre l’érudition et la difficulté des recherches, celle-ci ne dérogeait pas à la règle : «L’influence de la guerre 1914-1918 sur la poésie surréaliste et sur l’engagement politique de Benjamin Péret ».

J’avoue qu’à la première audition, j’eus un peu de mal à cacher mon incompréhension sur le sujet et mon ignorance sur la personne de Benjamin Péret. Frédéric ne s’en formalisa pas, et après avoir agité « Nadja » dans tous les sens, combla mes lacunes en m’instruisant sur le surréalisme autour d’un café auquel il m’avait convié à la cafétéria de la fac. Je ne sais plus pourquoi et comment il m’avait invité. J’étais sur un petit nuage, je n’en suis descendu que beaucoup plus tard. Frédéric Grindel venait d’entrer dans ma vie, ou plutôt devrai-je rectifier, il m’avait autorisé à pénétrer dans la sienne...

 Joli et inoubliable privilège.

 

Les homos font beaucoup moins de chichis que les hétéros. Quand un homme cherche à séduire une femme, il la drague, l’autre fait semblant de ne rien voir, puis c’est la politique des petits pas pour arriver enfin à ce qu’ils se retrouvent au lit... ou dans un endroit différent d’ailleurs. Chez les pédés, on couche ensemble puis vient le moment où, si on en sent la nécessité, une relation se noue.

Avec Frédéric, on ne dérogea pas à cette règle. Le premier jour, après l’épisode du café, il y eut un repas pris en commun dans un petit restaurant de la ville et la soirée se termina chez lui. Ce n’est que le lendemain matin que nous commençâmes chacun de notre côté à nous préoccuper de savoir avec qui nous avions passé la nuit.

Je ne sais pas ce qui lui a plu en moi. Mon innocence peut-être, rien n’est moins sûr. Par contre, je suis en mesure de dire pourquoi au delà de son physique, je tombai amoureux tout de suite de lui. Sensible et cultivé, presque sans rien dire, il pouvait m’émouvoir. Il avait une humanité rare sans être dépourvu d’un humour fin mais féroce. Je ne savais presque rien de la vie, je sortais du lycée, je n’avais pratiquement jamais quitté le giron (terme mal choisi) de mon père, mon expérience était des plus limitées. Frédéric avait une demi-génération de plus que moi, et surtout un vécu à la fois plus important et beaucoup plus tragique.

Son histoire vint rapidement sur la table. Le premier soir, il avait insisté lourdement sur le préservatif, il avait un côté moralisateur comme un spot télé d’act-up. Je n’avais pourtant pas saisi tout de suite. Notre relation se mit en place avec une vitesse qui aurait dû m’inquiéter mais qui ne me gênait absolument pas. Je pense que c’était plutôt le contraire. Cependant Frédéric m’apprit qu’il était séropositif. Contaminé par une relation occasionnelle plusieurs années auparavant il n’avait pas encore développé le sida. Néanmoins il ne pouvait pas faire comme si l’oursin ne lui ferait jamais de mal. Pas encore actif dans son corps, le virus était omniprésent dans sa tête, l’empêchant d’envisager l’avenir avec sérénité.

 Notre relation fut altérée par cette situation ; il voulait m’aimer, mais par moment, il essayait de faire en sorte que je ne sois pas trop dépendant affectivement de lui en me repoussant. Plus le temps passait et plus ma dépendance grandissait, quand lui, de son côté, inlassablement me préparait à envisager son départ.

Toutes ces tentatives furent vaines, j’avais trop souffert pendant mon enfance. Je tenais son amour, je m’y accrocherais contre vents et marées. A n’importe quelle condition, quitte à y perdre mon âme. Au niveau où j’en étais, je ne pense pas que l’on puisse parler de sentiments mais de quelque chose de très difficilement définissable entre la servitude et la soumission.

Ces drôles de circonstances ne nous empêchèrent pas de vivre, j’en suis convaincu, une belle histoire.

A la fin de ma première année de fac, je me débarrassai de mon petit appartement pour habiter chez Frédéric. Bien entendu, je n’en dis pas un mot à mon père, qui continua à me verser de quoi me loger, argent qui fut utilisé pour le bien-être du « ménage ». Frédéric, tel un tuteur ou un grand frère, m’épaula pour réussir dans mes études, tout en partageant son temps entre ses cours et son travail de thèse. Perpétuellement insatisfait à ce sujet, il s’efforçait d’enrichir son étude. Quelquefois après une nouvelle découverte qui modifiait sa perception de l’auteur, il reprenait son plan et remettait en question la qualité de son ouvrage. Il était en recherche de perfection. Il n’achèverait jamais sa tâche. Peut-être y avait-il aussi chez lui une volonté inconsciente de ne pas finir pour se maintenir dans cette époque estudiantine, synonyme de jeunesse. Vieillir c’était envisager que le sida frappe un jour à la porte en claironnant qu’il avait assez patienté dans la latence de la séropositivité. J’extrapole évidemment mais avec la conviction de n’être pas très loin de la vérité...

Quatre années ce n’est pas assez pour l’application d’un plan quinquennal mais c’est déjà un petit bail. C’est le temps qu’a duré notre relation.  En années universitaires, ça m’a conduit jusqu'à la maîtrise. En années civiles, ça m’a mené au désespoir.

Je n’ai rien vu venir. Je n’ai perçu aucune évolution, pas la moindre modification du comportement. Il me semblait que nous étions heureux comme au premier jour. En tout cas, rien n’avait changé chez moi, depuis ce jour, où bravant ma timidité, je l’avais abordé...

 Toujours d’une délicatesse infinie, il me laissa soutenir mon mémoire, et le lendemain, en ce début d’été, il préféra disparaître plutôt que d’envisager les souffrances de la maladie.

Ce matin-là, il m’encouragea à aller faire des courses afin que je quitte l’appartement. A mon retour, je ne le vis pas mais j’aperçus, bien en évidence, une enveloppe qui m’était destinée. A la fois surpris et inquiet, je me précipitai, la décachetai avec fébrilité. Avec stupeur, je découvris une lettre d’adieu que je ne compris pas tout de suite. Il était question du sida, de la peur de se voir péricliter, de la volonté de ne pas m’infliger l’épreuve d’une déchéance et d’autres petits riens qui, aujourd’hui, restent comme les derniers liens qui me rattachent encore à lui.

 Il me fallut une relecture pour comprendre qu’il ne partait pas en se déplaçant mais en mourant. Il avait même laissé des indications pour que l’on retrouve son corps. Finalement, après avoir enfin intégré le message, je grimpai quatre à quatre les escaliers de l’immeuble que nous occupions pour arriver sous les toits, dans une espèce de grenier inoccupé que le propriétaire mettait à disposition des locataires pour faire sécher le linge. C’est là que je découvris la scène épouvantable que je n’arriverai jamais à effacer de ma mémoire de son corps balançant au bout d’une corde accrochée à la plus grosse poutre de la pièce. Tout ce que j’ai pu faire après, je l’ai oublié. Je me souviens vaguement que je suis allé sonner à la porte du voisin du dessous qui n’était d’ailleurs pas là. Je ne sais plus qui j’ai alerté et qui a prévenu la gendarmerie. C’est le trou noir.

Le néant, j’y suis tombé cette matinée-là, en sortirai-je un jour ?

Malgré la douleur, le chagrin, la tristesse, je dus faire face immédiatement. Les gendarmes m’interrogèrent, puis il a bien fallu prévenir ses parents qui ne savaient rien de la maladie de leur fils ni de sa sexualité. Il me fallut passer pour un colocataire lambda, copain mais pas plus qui devait se montrer affecté mais qui ne devait pas trop en faire. Mon travail de deuil commençait mal. Je fus tout en retenue comme on me l’avait appris.

Dans les jours qui suivirent, les membres de la famille récupérèrent le mobilier et les effets personnels de Frédéric. Bien que présents à ce moment-là, ils n’essayèrent pas une seconde d’en savoir plus, sur la fin de leur fils, du pourquoi, du comment. Je ne peux dire si c’était une réelle indifférence ou une forme de pudeur. En tout cas, cette attitude me déstabilisa.

Le propriétaire, malgré mon absence officielle sur le bail, accepta que je continue d’occuper le logement. J’y passai l’été qui suivit le décès de Frédéric. L’appartement quasi-vide, je dormais à même le sol sur un matelas de récup. Le moral au triple-zéro, je ne me levais guère de cette couche de fortune, ayant perdu le goût à la vie et toutes perspectives d’avenir. Une maîtrise de lettres modernes à peine en poche et aucun projet. Avant la mort de Frédéric, j’étais déjà dans une phase d’interrogation sur les suites à donner à mes études mais après ce coup du sort, je n’avais ni la force ni l’envie d’y réfléchir. Une seule chose était sûre depuis toujours : malgré le cursus idéal, je ne serais pas prof. Je ne voulais pas me faire chahuter par des élèves qui auraient trouvé leur enseignant trop maniéré ou être la victime de la cabale d’une vieille agrégée d’histoire à demi-révisionniste qui aurait facilement fait le raccourci pédé donc pédophile et qui m’aurait causé des torts...

 J’aurais aimé faire comme Frédéric, prolonger les études pour le plaisir d’apprendre, goûter à la culture sans trop me préoccuper de comment faire bouillir la marmite...

la suite : cliquez ici

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commentaires

stoni 11/05/2009 13:41

Cher "PCF section gard vallée du rhône",Merci de ta sollicitude envers mes a priori, mais à vrai dire je suis moi même membre du parti et je parlais donc en connaissance de cause.Si d'aventure tu as un peu de temps devant toi, regarde les autres articles de mon blog et peut-être que ta vision de ma petite personne évoluera.Bien sûr que je viendrai lire la suite des épisodes, et ce avec grand plaisir.Bien fraternellement,Stoni.

stoni 11/05/2009 12:13

Putain, j'espère que c'est pas autobiographique parce que payent les galères et les drames !!!la partie sur le papa fait penser à la lettre au père de Kafka.Je suis surpris que des communistes te laissent publier ce genre de romans sur leurblog....

SECTION GARD VALLEE DU RHÔNE du PCF 11/05/2009 12:23


Cher Stoni est-ce que tu n'aurais pas des à-priori sur les communistes ?

On espère te conserver pour la suite des épisodes et, si tu as un peu de temps
devant toi regarde les différents articles de notre blog et, peut-être que ta vision des cocos évoluera.


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