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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 22:42

 La débâcle bancaire ne résulte pas d’un simple défaut de régulation mais traduit la faillite d’un modèle de croissance, soulignent les experts, qui avancent des propositions alternatives souvent convergentes.

Un système financier mondial en pleine faillite et une récession qui menace de s’ancrer durablement. Le choix fait par les États européens et les États-Unis de garantir à coup de centaines de milliards d’euros et de dollars le système financier mondial n’a pas démontré son efficacité. Pourquoi ? Plusieurs économistes, de différentes sensibilités de la gauche, livrent ici leurs analyses. Contrairement à une idée reçue, la crise trouverait ses origines non dans les sphères de la finance mondiale mais au coeur de l’économie réelle. Trop sensibles à « l’effet magique » des marchés, beaucoup ont oublié en chemin l’incontournable question du travail et de sa rémunération. Le réel est de retour et la politique de pression exercée sur les salaires depuis des décennies présente aujourd’hui sa facture.

Invités par le Parti communiste, en marge de son Conseil national, avant-hier, ces ont alimenté pendant près de deux heures un débat crucial pour la gauche en tentant d’offrir des perspectives crédibles. À n’en pas douter, la période qui s’ouvre apportera son tribut à une indispensable créativité politique. L’implication de chercheurs et d’économistes de gauche, leur volonté de trouver des convergences est un premier pas… Il y a urgence.

Paul Boccara, économiste communiste (*)

« Aller au-delà de l’alternative marché ou État »

« Le défi qui s’offre à la gauche aujourd’hui est de faire des propositions à la fois fondées sur des analyses profondes et suffisamment précises pour qu’elles soient opérationnelles, audacieuses et populaires, afin de contribuer à mobilisation la plus vaste pour l’action. Bien sûr qu’il y a une crise du libéralisme et de la finance dérégulée, mais il y a surtout la maturation nouvelle de la crise systémique. Si le système est devenu fou, ce n’est pas parce qu’il y aurait des zones où le capitalisme deviendrait sain et normal, comme le laisse entendre Nicolas Sarkozy, mais parce que sa logique de rentabilité financière est poussée à son paroxysme. Il est vain de parler de moralisation, et de transparence, sans avancée sur de nouvelles règles. Il est impossible de revenir sur un capitalisme de grand-papa ou de Keynes, car les transformations très profondes qui ont exacerbé le capitalisme sont irréversibles. C’est la révolution informationnelle avec la montée des multinationales, c’est la révolution monétaire avec le décrochage de la monnaie par rapport à l’or, et l’hégémonie du dollar, etc.

La montée de l’intervention des États et de la régulation des marchés manifeste un nouveau climat favorable à des transformations profondes pour contrôler les marchés et commencer à s’émanciper des règles du capitalisme devenu fou. C’est un virage historique ! Mais une intervention plus grande des États et davantage de régulation ne suffiront pas si on ne s’en prend pas aux règles du système. La gauche doit aller au-delà de cette alternative traditionnelle : marché ou État. Côté État, il faut une véritable démocratie participative pour de véritables pouvoirs d’intervention et de contrôle des travailleurs et des citoyens depuis les entreprises et les services publics. Côté marchés, il faut les maîtriser pour des avancées radicales de partage, de services publics novateurs. Face à la montée du chômage, partout dans le monde, il s’agit du relèvement des salaires, d’une autre organisation du travail, et, coopérativement, d’une sécurisation de l’emploi et de la formation. Je ne pense pas que le plan Sarkozy aille dans le bon sens ni qu’il fallait faire plus et plus tôt. La crise nécessite des mesures immédiatement structurelles. » Parmi lesquelles : un crédit sélectif, de nouveaux critères de gestion dans les entreprises, de nouvelles institutions bancaires et monétaires au niveau local et mondial (fonds régionaux, pôle public, monnaie commune mondiale), voir l’Humanité du lundi 13 octobre.

(*) Auteur de Transformations et crise du capitalisme mondialisé. Quelle alternative ? Le Temps des Cerises. 2008.

Stephen Bouquin, sociologue, maître de conférences à l’université de Picardie

« Oser dire qu’on veut une société de transition socialiste »

« On tente de nous faire croire que le pire est passé, que la machine peut repartir. En réalité, la crise n’en est qu’à ses débuts. (…) La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment l’onde de choc va se transmettre à l’économie réelle. L’éditorialiste du journal britannique The Guardian (centre-gauche, New Labour) écrivait récemment : "Les capitalistes peuvent se sortir de chaque crise, tant qu’ils réussissent à la faire payer par les travailleurs, disait Lénine. Il n’est pas très sexy de dire cela aujourd’hui, mais c’est sans doute la meilleure description de ce qui est en train de se passer." Je ne crois pas au scénario d’un ralentissement d’activité suivi d’un redémarrage. Ce sera entre la dépression, la stagflation, une récession prolongée. (…)

Le maître mot aujourd’hui, c’est réguler. Je dirais : chiche ! Mais réguler en fonction de qui, de quoi ? En fonction de l’accumulation du capital, ou selon les besoins sociaux, la sécurité sociale des salariés ? On peut aussi dire que réguler le capitalisme, c’est comme demander à un tigre de manger de la salade. La notion de régulation est à la fois un piège et peut ouvrir des perspectives sur le plan idéologique. (…)

Je mets en garde contre l’idée selon laquelle le néolibéralisme serait mort. C’est une idéologie qui a une plasticité phénoménale, qui s’adapte très bien aux circonstances. On peut aussi assister au retour d’un anticapitalisme de droite, qui dévie la colère, le ressentiment, d’une critique réelle du système. On ne peut pas formuler une critique cohérente de ce système si on ne met pas en avant le projet d’une autre société. Il faut oser dire ce qu’on dit aujourd’hui en Amérique latine : on veut une société de transition socialiste qui nous sorte de cette société capitaliste. »

Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS (*)

« L’hypothèse de fermer la Bourse doit au moins être mise sur la table »

Cette crise n’est pas que financière, c’est « l’expression d’une crise beaucoup plus globale de la configuration présente du capitalisme », selon Frédéric Lordon. Une sortie rapide ne lui paraît guère envisageable puisque « les causes originelles, à savoir les pertes initiales sur les crédits hypothécaires, sont loin d’être réglées ». Les plans extrêmement coûteux mis en place par les États font même craindre à l’économiste que la « crise des finances privées ne se transforme en crise des finances publiques ». Il remarque qu’à aucun moment les États n’ont envisagé la création « d’une caisse de refinancement de la dette hypothécaire des ménages ». « Une caisse qui aurait pour mission de subventionner les ménages pour leur permettre de payer leurs dettes immobilières ». En clair, les États s’engageraient à utiliser les milliards d’euros ou de dollars qu’ils mettent aujourd’hui sur la table pour permettre aux ménages de payer leurs dettes et de pouvoir rester dans leur logement. Une telle mesure éviterait « le choc monumental » infligé aux finances publiques puisqu’il s’agirait de rembourser les traites au rythme classique d’un prêt immobilier, soit sur vingt ou trente ans. Autre avantage : « La restauration des ménages dans leur situation d’emprunteur rétablit aussitôt le paiement de la dette hypothécaire et ramène les titres dépréciés au bilan des banques très près de leur valeur initiale. Cette revalorisation des titres dérivés éteint instantanément les pertes des titres bancaires et reconstitue aussitôt leurs bases de capitaux propres, produisant le déblocage des marchés financiers », explique le chercheur. Une solution pour sauver les ménages qui sauveraient les banques.

Mais cela ne suffit pas. Toute mesure de sauvetage implique des contreparties qui sont « tragiquement absentes des plans actuels », déplore Frédéric Lordon. La première condition : « une refonte radicale des structures de la finance ». Car « le contrôle du risque est une chimère ». « L’incapacité du système à maîtriser ses risques n’est pas accidentelle ou transitoire, c’est une incapacité essentielle, ontologique », tranche-t-il, et lorsqu’une bulle financière est formée, « il est trop tard et le piège se referme sur les pouvoirs publics ». Outre une série de mesures comme la nationalisation (européenne) des entreprises de Bourse, la détitrisation, la limitation du recours au levier de l’endettement, la régulation impérative de tous les acteurs non bancaires de la finance de marché, ou encore la limitation des marges de bénéfice des actionnaires, le chercheur va aujourd’hui plus loin envisageant la « démarchéisation partielle ou totale du financement de l’économie ». En effet, selon l’économiste, « le financement de l’économie peut procéder très efficacement du recyclage en crédit, de dépôts et de livrets d’épargne à taux garantis ». Pour lui, « l’hypothèse de fermer la Bourse » doit « au moins être mise sur la table », puisque « les actionnaires pompent aujourd’hui davantage de cash aux entreprises sous la forme de dividendes ou de rachat d’actions qu’ils ne leur en apportent ».

(*) Auteur de Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières. Éditions Raisons d’agir, 2008.

Nasser Mansouri, responsable des études économiques à la CGT

« Le résultat d’années de déflation salariale et de récession sociale »

« Nous sommes devant une crise structurelle profonde, qui résulte d’une crise de rentabilité du capital. Pour augmenter cette rentabilité, les entreprises accentuent la pression sur le monde du travail. Partout dans le monde, la part des salaires dans la valeur ajoutée a diminué. Cette pression sur les travailleurs a conduit à une insuffisance de la demande salariale. Le capital, ne trouvant pas assez de débouchés, il va chercher alors une rentabilité supplémentaire dans la sphère financière. La financiarisation n’est pas une dérive du capitalisme, mais le point d’aboutissement de sa logique. Cela a des conséquences directes sur la gestion des entreprises, qui usent de la masse salariale et de l’investissement productif comme variables d’ajustement. Exiger des taux de rentabilité nettement supérieurs au taux de croissance, cela mène à des situations insoutenables à long terme. Le système est ainsi condamné à des soubresauts de plus en plus importants. Pour grave qu’elle soit, la crise financière est avant tout la manifestation d’une crise structurelle, résultant d’années de déflation salariale, de récession sociale.

Pour en sortir, il y a besoin de nouvelles régulations pour une stratégie de développement économique et social. Il ne s’agit pas de refonder le capitalisme, comme dit Nicolas Sarkozy, mais de créer les conditions pour que l’ensemble des travailleurs, en France et dans le monde, puissent vivre décemment de leur travail. En France, il faudrait convoquer une conférence prospective, avec les représentants des travailleurs, du patronat, de l’État, pour définir des priorités, fixer des objectifs globaux en termes de croissance, d’investissement, d’emploi, de revenus. » Dans cette perspective, Nasser Mansouri avance une série de demandes : nouvelle conception des services publics et arrêt des privatisations, nouvelle dynamique salariale, avec « coup de pouce » au SMIC et revalorisation des pensions et des minima sociaux, instauration d’une véritable politique industrielle, politique monétaire sélective, rupture avec la conception dogmatique du pacte de stabilité, pôle public financier, reconnaissance et renforcement des droits d’intervention des salariés à tous les niveaux de la vie économique. Enfin, la multiplication des plans de licenciements met en exergue la nécessité d’une « sécurité sociale professionnelle ».

Liêm Hoang Ngoc, économiste, délégué national du PS à l’économie (*)

« “La main visible du politique” doit faire autre chose »

Contestant la politique de rigueur monétaire instaurée par la BCE, l’économiste pointe que, malgré la baisse des taux consentie et une masse monétaire qui croît de 15 % par an, l’inflation demeure autour de 3 %. « Et pour cause, l’inflation n’est pas d’origine monétaire, comme le pensent les libéraux », explique-t-il. Le vent de spéculation qui souffle sur la planète financière serait plus à même d’expliquer aujourd’hui une éventuelle hausse de l’inflation. De plus, « les marchés financiers ne sont pas efficients, ils sont devenus un formidable instrument de gaspillage », estime-t-il. Pour le dirigeant socialiste, la crise trouve ses origines, non dans la finance, mais au coeur de « l’économie réelle ». Il met en cause une politique de modération salariale imposée aux travailleurs depuis des années. « Nous assistons aujourd’hui à l’épuisement d’un modèle de croissance économique à l’anglo-saxonne. » « Un modèle qui, souligne-t-il, a comprimé la part des salaires dans la valeur ajoutée. » « Le moteur de la croissance pendant les Trente Glorieuses correspondait à une consommation de masse tirée par des salaires indexés sur les gains de productivité. » Ce temps-là est révolu. « Les études sur la répartition des revenus montrent aujourd’hui que le revenu médian stagne et que seuls les plus hauts revenus augmentent », précise l’économiste.

Revenant sur les premières secousses enregistrées sur les marchés américains, il explique que « la faiblesse des revenus salariaux » induisait obligatoirement « une croissance tirée par le crédit ». Particulièrement par le crédit hypothécaire dont la valeur se verra « démultipliée par la machinerie financière et par la titrisation ». Résultat : « On a ensuite fait proliférer les créances dans les banques du monde entier. » Une mondialisation à grande vitesse de titres « pourris ».

Quoi qu’il en soit, au-delà des questions de justice sociale, Liêm Hoang Ngoc juge qu’« il est devenu contre-productif de continuer de faire pression sur les salaires ». « Le capitalisme actionnarial prend l’eau et il appartient maintenant à la "main visible" du politique de faire autre chose », plaide le dirigeant socialiste. Il propose avant tout une conférence salariale pour « réindexer les salaires sur les gains de productivité et l’inflation ». Profiter ensuite de la recapitalisation du système financier français « pour discuter du périmètre d’un pôle public financier stable et solide ». Poser enfin le problème de la fiscalité « pour un véritable impôt universel sur le revenu qui soit progressif et assis sur une assiette large, et une modification de la fiscalité des sociétés, avec des taux différents pour les entreprises qui investissent et celles qui distribuent leurs bénéfices aux actionnaires ».

(*) Auteur de Sarkonomics, essai chez Grasset. 2008.

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