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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 00:24

L’entrepreneur, le travailleur, le marché et la Bourse

Par Jean-Luc Gréau, économiste indépendant (*).

Le discours de Toulon a résonné dans le débat politique français comme l’aveu explicite que l’expérience néolibérale avait conduit les économies et les peuples sur un chemin dangereux, au risque d’une dépression historique. Il doit être salué à ce titre, en tant que dévoilement de la vérité.

Son énoncé précis laisse cependant l’analyste économique et politique sur sa faim. Car pourfendre le capitalisme financier spéculatif et les agissements cyniques qu’il favorise ne nous dit rien de ce qui s’est passé vraiment au cours de ces trente dernières années, de ce qui se passe exactement en ce moment, de ce qui pourrait se passer si les opérations de sauvetage du système du crédit devaient échouer. Le discours de Toulon laisse d’abord dans l’ombre la nature même de l’expérience qui a consisté à subordonner les marchés économiques et leurs acteurs, les entrepreneurs, aux marchés financiers et à leurs opérateurs, les traders. Il oublie de signaler aussi que les marchés financiers ont pris le pouvoir en alignant leurs comportements sur celui d’un marché de référence qui s’appelle la bourse. La crise financière est hors de portée intellectuelle si l’on omet de prendre en compte cette double transformation qui a changé la face et le contenu du système capitaliste.

En effet, au moment où le mur de Berlin tombe, le capitalisme qui triomphe a cessé d’être le capitalisme d’après-guerre, qui avait su se guérir de ses plaies historiques pour en inventant un modèle socio-libéral efficace, prospère et relativement juste. C’est un capitalisme réorganisé, à l’initiative de la finance anglo-américaine précisément, pour annihiler le modèle d’après-guerre. Il consiste à développer partout dans le monde occidental et les pays émergents des économies soumises à la gouvernance de marchés spécifiques qui ont nom la Bourse, le marché du crédit, le marché des devises et le marché des matières premières. Le marché boursier, dominé par les fonds de placement collectif, s’assigne la tâche de juger et sanctionner les entreprises comme un maître d’école juge ses élèves. Parallèlement, les marchés du crédit prennent leur essor sur la base de ce qu’on appelle la « titrisation », c’est-à-dire la faculté pour les prêteurs de se défausser du risque qu’ils ont pris, en cédant leurs créances à d’autres financiers, qui vont jouer avec elles comme s’il s’agissait d’actions en Bourse. Simultanément, les monnaies des différentes nations engagées dans le commerce international, n’étant plus assujetties à des parités fixes déterminées par les États, sont soumises à la cotation quotidienne de traders spécialisés. Enfin, selon un processus irrésistible, l’intégralité des matières premières agricoles et industrielles, dont les prix étaient auparavant le plus souvent fixés sur des marchés économiques, par la confrontation des producteurs et des utilisateurs, fait l’objet à leur tour d’une évaluation sur des marchés financiers spéculatifs, évaluation qui s’imposera ensuite aux entreprises et à leurs clients : Exxon et Total ne fixent plus leurs prix de vente !

Tous ces marchés fonctionnent comme des marchés boursiers. Ils sont voués à subir des périodes d’euphorie, puis de méfiance, enfin de défiance qui se manifestent par un krach des valeurs concernées. C’est ainsi que nous avons connu, ces vingt dernières années, différents épisodes tumultueux : crise boursière en 1987, crise du système monétaire européen en 1992 et 1993, crise des monnaies et des Bourses asiatiques et russe en 1997 et 1998, crise des valeurs Internet en 2001 et 2002. La crise financière actuelle a pris son élan à partir d’une crise immobilière américaine démultipliée par le surendettement des ménages locaux, dont les marchés du crédit titrisé n’avaient aucunement conscience. Elle consiste, depuis juin 2007, en une succession de périodes de krach rampant ou aigu des grands marchés du crédit qui étaient, au moment de l’adoption du plan Paulson, à l’agonie.

Notre avenir est devenu indiscernable. Nous sommes devenus les acteurs involontaires d’un drame financier, économique et social qui se déroule hors de notre volonté. Cependant, il est désormais possible de tirer la morale de l’expérience néolibérale, et avec elle d’imaginer les contours essentiels de la nouvelle économie à construire.

L’entrepreneur a été la dupe du triomphe de la finance. On l’a d’autant plus couvert de louanges que l’on considérait son entreprise comme un pur objet de valorisation financière. Les financiers qui ont rançonné les entreprises refusent aujourd’hui le crédit dont elles auraient besoin pour préserver leur activité.

Le travailleur, qualifié ou non qualifié, a été le perdant radical. Les localisations opportunistes d’emploi sur les sites à bas coût du travail et de la matière grise, au nom d’une concurrence mondiale dictée par les financiers, l’ont placé en position d’infériorité absolue et créé les conditions d’une déflation salariale qui interdit désormais de renouer avec une croissance forte et durable.

Pour qu’une nouvelle économie, plus équilibrée et plus juste, prenne corps, il faudra bien se délivrer des marchés boursiers de différentes sortes que la finance d’inspiration anglo-américaine a imposés pour gouverner le monde.

(*) Auteur aux éditions Gallimard (collection « Le Débat ») du Capitalisme malade de sa finance (1998) ; de l’Avenir du capitalisme (2 005) ; la Trahison des économistes (2008).

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