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26 juin 2008 4 26 /06 /juin /2008 23:09

 

Avec plusieurs dizaines de milliers d’adhérent-e-s et des milliers d’élu-e-s communistes ou apparentés, nous sommes toujours une force qui compte. Les élections locales de mars l’ont confirmé. Et pourtant, nous savons que nous pouvons nous éteindre à petit feu, comme les Radicaux de gauche, si nous n’arrivons pas à nouveau à porter dans la société une perspective politique crédible. Tel n’est pas le cas, comme le montre la catastrophe électorale de la présidentielle : même bien intentionnés à notre égard, les électeurs de gauche, voire le plus grand nombre des électeurs communistes, ont préféré tenter de battre la droite en votant Royal, ou exprimer leur colère et leur déception en votant Besancenot. Nous avons disparu du paysage électoral présidentiel comme nous disparaissons aujourd’hui quasiment, malgré les bons résultats des élections locales, du paysage politique national.

Il y a urgence. Si nous ne réussissons pas à donner un nouvel élan à notre combat politique et à la force organisée des dizaines de milliers de femmes et d’hommes que constitue notre Parti, c’est un des atouts du mouvement populaire dans notre pays qui disparaîtrait. Ce serait une régression politique majeure, dangereuse pour notre peuple. Ce n’est pas fatal. Des attentes très importantes existent dans notre société, comme dans bien d’autres pays. Les luttes en attestent, même si elles butent sur l’absence d’une perspective de changement crédible. Quand les peuples peuvent se saisir d’une occasion, comme on vient de le voir en Irlande après la France et la Hollande à propos de la construction européenne, ils disent clairement qu’ils refusent la voie où on veut les emmener. Nous ne sommes donc pas devant un mur infranchissable, mais devant un problème politique.

Comprendre ce problème, pourquoi nous en sommes arrivés là, sans nous payer de mots, et trouver les moyens d’inverser le mouvement qui nous affaiblit, est donc l’enjeu essentiel du congrès. Depuis l’assemblée nationale de décembre, nous avons cherché à cerner les contours des questions auxquelles nous devons répondre. A deux mois de l’élaboration de la « base commune de discussion », je voudrais donner mon point de vue.

1. Le verrou politique

Sans rassemblement majoritaire sur un projet de gauche, impossible d’imaginer battre la droite, condition nécessaire (bien qu’insuffisante) pour ouvrir un espoir de changement. Abandonner cet objectif équivaudrait à nous aligner sur le rêve illusoire du basculement miraculeux. Mais la dérive vers le libéralisme du PS, majoritaire à gauche, nous met sans cesse davantage devant un dilemme : paraître, à notre corps défendant, cautionner ses renoncements, ou nous isoler dans une position sans perspective. Cette situation constitue un piège dans lequel nous épuisons nos forces. Mitterrand ironisait à notre sujet : « s’ils restent, ils sont morts ; s’ils s’en vont, ils sont morts aussi ».

Une profonde division à gauche n’est pas une première. Ce fut le cas avec la SFIO de l’après guerre au programme commun : ses alliances avec la droite l’ont même conduit tout près du précipice. Mais elle prend aujourd’hui un caractère nouveau avec la conversion assumée du PS au libéralisme. Il rompt ouvertement avec une dimension essentielle du vieux fond commun, produit de l’histoire du mouvement ouvrier dont sont issus historiquement les courants socialiste et communiste : l’idée que l’Etat doit intervenir pour compenser les inégalités – par la redistribution et un fort service public –, assurer la solidarité nationale par des systèmes de solidarités, maîtriser certains secteurs stratégiques pour le pays, se donner par un secteur public puissant les moyens d’agir sur l’économie, etc. Il est alors plus qu’en difficulté pour donner un contenu concret aux « valeurs de gauche » : liberté, égalité, justice sociale, …

C’est sur cette base que nous nous sommes battus tout au long des années soixante et soixante-dix, pour un programme commun de la gauche. Nos efforts se sont brisés en 1983, avec l’abandon de cette orientation que F. Mitterrand a jugé incompatible avec le maintien de la France dans le système monétaire européen. Depuis, le fossé n’a pas cessé de s’élargir : jamais le libéralisme n’a eu autant droit de cité dans l’idéologie et le projet politique du PS. Le verrou est toujours là.

2. Acquis et insuffisances de nos tentatives pour débloquer la situation politique

2.1. Nos expériences stratégiques

A partir de notre départ du gouvernement, en 1984, nous avons tenté diverses stratégies pour tenter de « peser à gauche » : rassemblement populaire majoritaire, forums et espaces citoyens, gauche « plurielle ». Cette idée de peser à gauche est ancienne : même avant 1981, certains dirigeants avançaient l’idée qu’il faudrait pour ça atteindre 25% ! Nous n’avons pas réussi. Et l’érosion de notre influence s’est poursuivie jusqu’à la catastrophe de 2002.

Nous avons alors décidé de travailler à un « rassemblement antilibéral ». En nous appuyant sur le rejet des conséquences des politiques libérales – que traduisait notamment le grand mouvement social de 1995 –, nous avons cherché à lui donner une perspective politique, et à créer pour cela une dynamique de rassemblement susceptible de faire bouger toute la gauche.

Le succès du « non » au référendum européen et l’échec de la présidentielle montrent – malgré la nature très différente par leur objet de ces deux campagnes – les potentialités et les limites de cette démarche. Il y a eu dynamique politique en 2005 parce qu’un large rassemblement, avec une partie très significative du PS, a proposé un objectif précis qui a paru, du coup, à la fois atteignable et prometteur à gauche. En 2007, le retrait total des socialistes a enlevé toute crédibilité au rassemblement. Faute de pouvoir porter un espoir concret, nous nous sommes retrouvés quasiment hors jeu.

Il serait catastrophique que les difficultés nous fassent jeter le bébé avec l’eau du bain et tirer un trait sur les efforts de plusieurs générations de communistes, depuis les années 60, pour inventer un chemin démocratique vers le changement. D’abord, toutes nos difficultés ne viennent pas de la stratégie : on ne comprendrait pas alors qu’elles aient perduré malgré les stratégies si différentes qui ont été les nôtres depuis les années soixante. En fait, contrairement à ceux qui opposent une stratégie à l’autre, je crois que nous avons à chaque étape tenté avec sérieux d’apporter des réponses aux problèmes que nous pouvions identifier, et que nous avons progressivement avancé. L’union de la gauche était et demeure une réponse nécessaire dès lors que nous faisions le constat de l’impasse de la révolution minoritaire et de la dictature du prolétariat, que nous ne rêvons pas à un grand soir qui ne viendra jamais, et que nous partons de la société réelle, donc de la nécessité de rassembler des classes et couches sociales aux intérêts convergents, mais différents. L’idée de « primauté au mouvement populaire » – qui nous a conduit à chercher des formes politiques permettant l’implication citoyenne (forums, espaces, collectifs…) – était et demeure une réponse nécessaire devant l’échec du tête-à-tête au sommet avec le PS. La « gauche plurielle » était un progrès en ce qu’elle partait du principe que chacune des forces qui la constituaient devait pouvoir conserver ses objectifs et son action propre (même si nous n’avons manifestement pas réussi à nous appliquer vraiment à nous-même ce principe d’autonomie). L’objectif de rassemblements politiques fondés sur des contenus et objectifs précis et atteignables demeure nécessaire : une des limites des « espaces citoyens », par exemple, est sans doute qu’il est très difficile de rassembler sans formuler un objectif politique concret mobilisateur : c’est la question de la perspective politique et de la démarche qu’on propose ou non dans ce but.

Dans toutes ces expériences, il y a donc des acquis précieux dont nous avons encore pu mesurer l’efficacité aux dernières élections locales. Les abandonner pour cause d’échec, sans autres formes d’examen, serait faire un immense pas en arrière, ou vers le vide. Mais, indiscutablement, ces acquis n’ont pas permis de résoudre le problème qui nous est posé. Cela appelle une analyse critique sans complaisance de la façon dont nous avons conduit nos expériences. Et, au-delà des insuffisances ou des erreurs à corriger, il nous faut comprendre sur quels autres obstacles nous butons, et y trouver des solutions nouvelles.

2.2. Retour critique sur le rassemblement antilibéral

L’épisode du rassemblement antilibéral doit être examiné soigneusement. Il a connu trois étapes : en 2003/2004 pour les élections régionales et européennes ; en 2005 pour le référendum européen ; et en 2006 pour l’élection présidentielle. Bien que l’on puisse discuter à l’infini sur la phase 2003/2004, puisque les fédérations du Parti ont adoptées leur stratégie « à la carte », je crois que les résultats obtenus notamment en Ile de France, parce que l’engagement de Marie-George Buffet pour le rassemblement de la « gauche populaire et citoyenne » a fait sens, indiquait un début possible de dynamique. Cette dynamique s’est pleinement déployée en 2005. Et elle s’est brisée en 2006, non pas sur le « programme », mais sur la question de la candidature.

Cet échec a eu des conséquences très négatives. Mais il était pourtant consommé pour l’essentiel avec la rétractation du rassemblement. Sans aucune composante socialiste après la synthèse faite au Mans par tous les courants du PS, le rassemblement ne pouvait en aucun cas convaincre ni de sa « vocation majoritaire », ni même de sa capacité à déverrouiller la situation à gauche. Il n’y avait plus d’objectif mobilisateur possible. La LCR a donc préféré joué sa carte propre : elle a au moins réussi à récupérer une partie de voix d’Arlette Laguiller, et à installer davantage Olivier Besancenot dans son rôle de porteur de la colère. Les divisions, et le refus de tenir compte de la volonté majoritairement exprimée par les collectifs locaux, ont fait le reste.

Pour ce qui dépend de nous, je crois que nous avons fait une erreur essentielle : nous n’avons pas pris la main, dès le lendemain du 29 mai 2005, pour proposer un objectif, un cadre et une méthode. Nous nous serions ainsi probablement donné au moins une chance de prolonger la dynamique créée, de continuer de jouer le rôle moteur incontournable qui nous avait été reconnu en 2005 ; et peut-être d’éviter de paraître paradoxalement – après tous les efforts que nous avons faits – porter in fine la responsabilité de l’échec.

Faute de prendre nous-mêmes l’initiative, nous avons été comme en 2003 (appel de personnalités pour des listes communes aux régionales) obligés de réagir à celle qui a été prise par d’autres, avec un certain nombre de communistes, en mai 2006, débouchant sur la création du « Collectif national unitaire pour un rassemblement antilibéral). Nous nous sommes alors trouvés « dans une seringue », et quelques uns ont pensé que cela pouvait faire plier les communistes : comme si on pouvait faire plier contre son gré un collectif de plusieurs dizaines de milliers de personnes !

Cet échec nous a fait payer au prix fort une leçon très importante. Certes, la dynamique collective est dans le rassemblement : c’est la très puissante aspiration au « tous ensemble » qui enfle depuis 1995. Proposer des formes ouvertes, sans prétendre rassembler autour de nous seuls, mais en y apportant clairement ce que nous sommes et en assumant notre rôle (en l’état) de force principale, est pour cela le sillon à creuser. Mais ce rassemblement s’étouffe s’il est corseté par un cartel qui s’arroge le droit de le représenter et de le diriger. A fortiori si ce cartel comprend sur le même pied des forces politiques constituées, responsables devant leurs adhérents, et des groupuscules, voire des personnes qui n’ont à répondre devant personne de leurs positions et de leurs choix. Pour cette raison, je pense que signer « l’appel du 10 mai » a été une autre erreur. Mais à ce stade, il ne nous restait sans doute plus que de mauvaises solutions.

3. La crise historique du mouvement progressiste

Mais ces erreurs n’expliquent pas tout, loin de là. Nous passerions à côté d’un aspect essentiel des difficultés auxquelles nous nous heurtons si nous ne les mettions pas en perspective de celles que rencontrent semblablement quasiment toutes les forces qui, au moins dans les pays capitalistes anciennement développés, visent une transformation émancipatrice de la société et du monde. Et pourtant, ces forces sont organisées de façons très différentes et ont adopté dans les dernières décennies, et récemment, des stratégies très diverses. Les expériences du Parti socialiste aux Pays-bas, ou de Die Linke en Allemagne, sont évidemment à suivre de très près : la confrontation avec la question de la participation au pouvoir, si elle advient, sera décisive.

En outre, les difficultés ne concernent pas seulement ces forces transformatrices ou antilibérales : toutes les forces de gauche, dans ces pays, subissent les unes après les autres de très lourds échecs. Onze pays européens sur quinze étaient gouvernés voici quelques années à peine par des partis sociaux-démocrates : la plupart ont échoué et été chassés par la droite. Et les forces du mouvement social, à commencer par les syndicats de salariés, sont partout sur la défensive. Nous sommes donc confrontés à une crise majeure du mouvement progressiste dans son ensemble.

Comme nous l’avons dit dans les rencontres nationales que nous venons de tenir, le monde entre en ce début de siècle dans une période foncièrement nouvelle. De grands cycles s’achèvent. Celui de la révolution industrielle, avec les bouleversements qui accompagnent la nouvelle révolution technologique dite « informationnelle » ; celui de la croissance productiviste et consumériste, avec les enjeux de l’environnement, et des ressources naturelles, les crises énergétique et alimentaire ; celui des Etats-nations, avec la constitution de grands ensembles régionaux et la mondialisation ; celui d’une transformation radicale de la situation géopolitique du monde, avec l’émergence de nouveaux géants ; celui d’une conception de la démocratie, avec le développement de lieux de pouvoirs (Europe, institutions internationales, multinationales, marchés financiers…) sur lesquels la politique, dans ses formes traditionnelles, semble ne plus avoir de prises ; celui des formes anciennes du « vivre ensemble » avec le développement des circulations et des migrations ; etc.

Manifestement, le « socle de gauche » étatiste issu des expériences du 20ème siècle ne suffisent plus à répondre à ces enjeux cruciaux. Les forces progressistes ont pris beaucoup de retard sur celles qui soutiennent le capital pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Et cela est vrai sur deux plans principaux : elles sont – nous sommes – restés collés à des analyses et des propositions en décalage croissant avec les enjeux nouveaux de la période ; et d’autre part, nous organisons l’essentiel de notre action (des luttes sociales ou idéologiques aux initiatives politiques) à l’échelle nationale, alors que le capital a travaillé d’arrache-pied, depuis trente ans, à défaire les équilibres qui avaient été arrachés par les peuples au niveau des Etats-nations et à s’organiser à toutes les échelles territoriales, du local au mondial, y compris au niveau institutionnel, pour construire des rapports de force qui lui soient favorables. De ce point de vue, la construction européenne joue un rôle central, autobloquant toute velléité de transformation progressiste dans un des pays de l’Union.

Les forces de progrès se heurtent donc à un double et redoutable problème. Elles sont mises au défi d’inventer un projet de progrès humain qui répondent aux grands enjeux de la période. Ce n’est manifestement pas le cas. C’est de la « panne de projet » à gauche que résultent, par défaut, les victoires idéologiques, populistes et mensongères, de tous les Sarkozy et Berlusconi.

Et elles doivent trouver les moyens de travailler à toutes les échelles territoriales, et tout particulièrement au niveau européen, à changer les rapports de forces pour lutter efficacement contre ce capitalisme mondialisé.

4. La question du projet

Je crois que nous avons raison de poser cette question en grand afin de montrer clairement qui nous sommes, et donc ce que nous proposons. Il nous faut apporter des réponses nouvelles, adaptées au monde nouveau, à la nouvelle ère dans laquelle nous sommes désormais. Il y a des questions nouvelles. Mais il y a aussi de nouvelles réponses à apporter à des questions toujours actuelles. Non pas pour en rabattre sur l’ampleur des ambitions que nous devons porter, mais pour les traduire en objectifs politiques concrets adaptés aux réalités. Je pense, par exemple, à l’interpellation de la gauche par Maryse Dumas, à la rencontre de La Villette, sur la façon concrète de concevoir une appropriation sociale des grands moyens de production et d’échanges dans une économie mondialisée.

Je ne développe pas cette question parce que je suis d’accord, pour l’essentiel, avec ce qui s’est dit à ce sujet lors de nos rencontres nationales. J’attire cependant l’attention sur un double aspect. Elaborer un projet de progrès humain pour aujourd’hui demandera beaucoup de débats entre nous, car il y a manifestement des avis différents sur des questions centrales, par exemple : le contenu d’une nouvelle conception du développement, avec, entre autres, la très difficile question écologique et sa dimension énergétique, où celle de la place et de la transformations du travail ; la réponse au défi européen ; l’enjeu décisif et en fait délaissé des institutions. Nous pouvons avancer dès maintenant, mais je crois que cela exigera un travail politique des communistes durant toute une période.

Et surtout, nous n’avons aucune chance de réaliser un tel travail en nous enfermant sur nous-mêmes. Une force politique comme la nôtre doit à un moment donné arbitrer et prendre position. Mais il n’y a aucun projet qui vaille, surtout à ce niveau d’exigence (il s’agit de repenser « le changement ») sans s’immerger dans la société, être au contacts des réalités et des aspirations populaires, mais aussi travailler étroitement avec les acteurs sociaux (syndicats, associations…), les experts, les intellectuels et les créateurs. Comme à d’autres périodes de notre histoire, cela doit devenir à nouveau une dimension centrale de nos efforts politiques. Et nous permettre, dès le Congrès, d’avancer quelques grands axes d’objectifs transformateurs adaptés au monde d’aujourd’hui.

J’insiste sur ce point. Un projet politique ne sort jamais du chapeau de quelques savants. Nous en faisons l’expérience, ce n’est pas en martelant à l’infini les idées que nous pensons pourtant les meilleures que nous faisons bouger les choses. C’est en contribuant, avec ces idées, à une élaboration politique qui soit celle du mouvement populaire lui-même. Il faut s’ouvrir aux autres, ne pas se barder de certitudes, et comprendre que ce qui est efficace n’est pas ce qui nous paraît le mieux – fut-ce d’importantes novations théoriques – , mais ce qui peut permettre de rassembler pour avancer dans une bonne direction. De ce point de vue, l’un des enjeux du congrès sera de décider de la manière d’engager et de mener ce travail. Pour ma part, je crois que nous devrions étudier la possibilité de lancer un appel à l’ouverture d’un tel chantier, en proposer un cadre où serait invité sur un pied d’égalité toutes celles et tous ceux qui le souhaitent, et dont nous tâcherions inlassablement d’élargir le cercle tout au long des années à venir.

5. Perspective et initiative politique

Proposer un projet ne suffit pas pour ouvrir une perspective politique. Il faut aussi dire comment on compte s’y prendre pour qu’il soit mis en œuvre. Il s’agit d’une des questions les plus importantes. Et qui fait le plus débat entre nous. Le point décisif est qu’une force politique qui ne pose pas la question du pouvoir est vouée à être marginalisée, parce qu’elle ne se positionne alors que comme contre-pouvoir.

Nous avons toujours posé cette question. L’idée du « grand soir » fut à une époque notre réponse, adossée à l’idée de révolution et à l’expérience soviétique. C’est celle que propose aujourd’hui à sa manière Besancenot. Nous la disons protestataire parce que nous ne la pensons plus réaliste, et que certains, sans y croire vraiment, se servent du vote Besancenot surtout pour manifester leur mécontentement et leur colère. Ce fut aussi le cas pour nous et constituait ce qu’on appelait notre « fonction tribunicienne ». Mais bien de femmes et des hommes qui votent pour lui considèrent aussi que la « rupture » qu’il propose a les vertus du coup de balai et constitue une solution possible, un jour... Et s’il continue de ne pas y avoir d’espoir réel d’alternative, sa côte de popularité et ses scores électoraux pourraient bien continuer à monter, et même très haut.

Nous avons depuis les années soixante proposé de constituer une majorité démocratique sur un programme de changement, donc l’union de la gauche, avec les variantes déjà évoquées. Dire aujourd’hui, en raison des échecs et du verrou que représente la position du PS, que faire bouger toute la gauche serait devenu impossible reviendrait à dire que nous ne voyons pas comment poser dans les conditions actuelle cette question du pouvoir. Nous n’aurions donc plus de « position », et nous disparaîtrions complètement du paysage politique qui s’organise par définition autour de cette question. En l’attente des choix que nous ferons au congrès, c’est déjà assez le cas. Et le fait, bien réel, que nous soyons pourtant toujours la troisième force politique en nombre d’élu-e-s n’y change manifestement rien.

Certains objectent à juste titre que les échecs récents montrent que les conditions d’un rassemblement durable pour le changement ne sont pas réunies, et que prétendre y viser serait dans ces conditions non crédible et par conséquent dévalorisant. Je crois qu’il faut prendre le problème autrement.

On demande à une force politique de dire comment elle compte travailler à rendre son projet applicable. On lui demande de dire le chemin qu’elle propose. Pas que ce chemin puisse nécessairement produire des effets immédiats ou à court terme. Ce n’est d’ailleurs pas ce que nous avons fait dans le passé : ni quand nous proposions le grand soir, ni même quand nous avons lancé les grandes initiatives politiques qui ont le plus marqué la vie politique de notre pays. En 1934-1936 contre le fascisme et pour le front populaire, les « conditions politiques » n’en existaient pas. Et encore moins en 1963 quand nous avons lancé l’idée du programme commun. Dans tous ces cas, la SFIO nous considérait au départ comme le diable. Il aura fallu neuf ans pour obtenir la signature du programme commun, et dix-huit pour que ça débouche sur la victoire de la gauche. Mais ces initiatives disaient clairement comment nous entendions rendre possible la mise en œuvre de nos objectifs politiques. Elles fixaient un cap. Elles avaient une cohérence et un sens. Et pour cela elles ont travaillé la société française, permis de mobiliser, modifié les rapports de force, et ont ainsi rendu possible ce qui ne l’était pas initialement. Je ne dis pas que nous devons proposer aujourd’hui ce qui a échoué. Il faut inventer du neuf qui tienne compte de l’expérience. Mais le pire serait de renoncer à proposer un objectif et un chemin.

6. Un nouveau front populaire, jusqu’au niveau européen, et au delà.

Si je devais résumer synthétiquement ce que je tire de nos expériences stratégiques des dernières décennies, je dirais que notre positionnement politique doit s’appuyer sur les éléments suivants :

- 6.1. L’objectif d’union des forces de gauche et la question des alliances

L’union des forces de gauche sur un programme permettant des avancées réelles est un objectif nécessaire. Ce n’est pas possible en l’état du PS, force aujourd’hui dominante à gauche. Il faut le reconnaître non pas pour abandonner l’idée de faire bouger cette situation, mais pour proposer les moyens nouveaux d’y parvenir. Et cela n’est nullement incompatible, bien au contraire, avec l’idée de faire lors d’échéances électorales des alliances qui contribuent à faire élire le plus possible d’élu-e-s de gauche, et parmi eux le plus possibles d’élu-e-s communistes et républicains.

Une remarque importante à ce sujet. L’union de la gauche s’est brisée sur le renoncement du PS au début des années 80. Mais nous ne sommes plus dans cette période, marquée par les difficultés puis l’effondrement de l’URSS, la contre-offensive du capitalisme et la vague libérale qui a submergé l’Europe et le monde depuis les années 70. D’une certaine façon, la gauche est arrivée au pouvoir en France en 1981 « à contretemps ». Ce n’est plus du tout la situation. Les peuples subissent les ravages des politiques ultra-libérales menées par les forces de droite, et accompagnées par le courant social-démocrate. Il y a des mobilisations, même si elles butent sur l’absence d’alternative. Il y a des inquiétudes, des aspirations et des attentes considérables. Beaucoup de contradictions nouvelles se développent, faisant naître des tensions au sein de l’électorat de gauche, et même dans les appareils politiques. C’est dans ce contexte très nouveau que nous devons réfléchir et agir.

- 6.2.Un rassemblement populaire puissant

Faire évoluer la situation à gauche implique de travailler à un rassemblement populaire susceptible de créer une dynamique politique et de faire bouger les lignes et les rapports de force. Rassemblement populaire, dans mon esprit, signifie que cette démarche doit réellement mettre en mouvement par dizaines voire par centaines de milliers des femmes et des hommes qui, dans les entreprises ou les quartiers populaires notamment, ne se retrouvent aujourd’hui dans aucun parti. C’est ce qui a manqué le plus cruellement en 2006.

Mais cette mise en mouvement est impossible, on en a fait l’expérience après 1984, si elle se réduit à l’idée de rassemblement « à la base » ; ou, comme on en a l’a vu avec les forums et espaces citoyens, si elle se limite à l’objectif de rassembler autour de nous. Et elle ne porte de dynamique puissante, comme on l’a constaté en 2005, que si elle porte un espoir concret, donc un objectif précis et atteignable.

L’idée de travailler à constituer tous les fronts possibles sur des objectifs précis me paraît aller dans ce sens. Ces fronts doivent s’enraciner concrètement dans l’engagement populaire : ce doit être le cœur de notre effort militant, donnant corps à l’idée force de « primauté au mouvement populaire ». Pour surmonter les obstacles que nous avons rencontrés, je crois qu’il faut :

- Faire vivre le « tous ensemble » à partir d’objectifs politiques précis. Les espaces que nous devons mettre en place partout où c’est possible doivent être ouverts à tous : hommes, femmes et forces organisées de progrès quelles qu’elles soient. Le seul critère du rassemblement doit être le contenu de l’objectif politique précis qui est sa raison d’être. Un exemple de réussite a été de ce point de vue le rassemblement pour le « non » ». Ou, de façon très différente, le lancement des comités pour la sécurité sociale. A contrario, le rassemblement antilibéral de 2006 a échoué parce qu’il n’y avait pas réellement d’objectif commun sur la question éminemment politique de la candidature à la présidentielle. Certains – ils l’ont reconnu a posteriori – poursuivaient par le choix de la candidature l’objectif délibéré de dépasser les partis, d’autres d’avoir une candidature non « marquée » politiquement – ce qui est impossible, ou, si c’est une candidature « inconnue », la garantie de l’échec –, d’autres encore d’en finir avec le Parti communiste, d’autres de se promouvoir eux-mêmes, etc. On peut dans un rassemblement chercher ensemble les réponses, mais le rassemblement finit toujours par exploser s’il n’y a pas au départ un accord véritable sur l’objectif politique essentiel.

- Assumer nos responsabilités de Parti. Dans un rassemblement citoyen et populaire, chaque idée, chaque proposition vaut pour ce qu’elle est. On en débat donc à égalité. On cherche à partir de là à construire des idées et des propositions communes pour les porter ensemble. Mais notre responsabilité de force politique est de prendre nos décisions en totale autonomie à partir de ce débat et de la situation politique concrète. S’il y avait eu en 2006 un vaste mouvement populaire pour une candidature non communiste, nous aurions dû en tenir compte. Cela n’a pas été le cas. Nous pouvons aussi, dans un objectif déterminé, passer des accords avec des forces représentatives. Mais il est définitivement à exclure de nous retrouver dans la situation, créée par notre signature de l’appel du 10 mai 2006, de donner à des personnalités très peu représentatives le pouvoir de sembler – contre toute réalité – constituer une majorité contre nous.

Un nouveau « Front populaire ». Quels que soient les mots pour le dire, il faut donner à cette démarche de rassemblements un objectif national qui puisse les faire converger. Si les rassemblements que nous travaillons à construire avec d’autres laissent hors de portée la question d’un changement d’orientation de la politique gouvernementale, il ne peut pas y avoir de mobilisation à la hauteur du problème posé. Les plus fortes luttes butent en France comme ailleurs sur la question d’un changement politique. Tout le monde sait que, faute de solution à ce problème, c’est-à-dire faute d’alternative politique, on ne peut que résister à reculons. Aucun rassemblement « ponctuel », même s’il est fort un moment, ne peut finalement échapper à la démobilisation qui en résulte. Il faut donc affirmer l’ambition que ces rassemblements puissent converger jusqu’à créer une dynamique nationale de changement. Et y travailler concrètement. En l’état, affirmer l’objectif d’un nouveau front populaire – je le répète, peu importe les mots pour le dire – me paraît adapté à la situation. Cela indique la volonté de travailler, comme ce fut le cas dans le passé, à une union des forces de gauche qui permet de viser la constitution d’une majorité politique autour d’un programme ; et la conviction que cela passe par une dynamique populaire sans laquelle ce projet n’aboutira pas.

Un front populaire jusqu’au niveau européen. Une initiative nationale ne suffit pas. Les peuples européens se trouvent confrontés à des enjeux auxquels aucun ne peut répondre seul. Mais l’Europe, qui devrait être un outil essentiel pour construire des solutions, est au contraire le principal problème.

Les traités imposent des choix ultralibéraux. Et surtout, tout est fait pour empêcher que s’organise une véritable confrontation politique sur des choix à l’échelle de l’Union. Même au moment des élections européennes, les débats sont portés de façon émiettée dans chaque pays. A aucun moment les peuples ne peuvent se prononcer pour une majorité et un projet européens. Le capital a fait de l’Union européenne un élément structurant du rapport de forces en sa faveur. Mais, malgré le développement de luttes européennes, les forces progressistes n’ont pas encore réussi à s’organiser efficacement à cette échelle. Pour chaque peuple, l’Europe est une « contrainte ». Une partie de la gauche s’y résigne. Une autre s’y épuise en vain. Le désarroi et la colère sont les seuls gagnants.

Bien que nous ayons beaucoup réévalué ces dernières années l’importance de l’enjeu européen, je crois que nous n’avons pas encore pris la mesure de l’importance qu’il y a à affronter le capital et la droite à cette échelle désormais décisive. C’est à mon avis un chaînon manquant de notre stratégie, sur lequel se brisent in fine tous nos efforts. Il nous faut donc faire de l’organisation de batailles idéologiques et politiques à l’échelle européenne une dimension centrale de nos efforts politiques. Et donc – car aucun objectif, comme aucun projet, ne peut être crédible et mobilisateur sans proposer aussi un chemin sérieux pour le réaliser – il nous faut décider d’une initiative politique de rassemblement à l’échelle européenne, susceptible de faire bouger les rapports de force sur des objectifs précis.

Le PGE existe. Il est récent et encore fragile. Mais il est un atout très important. Ne peut-on s’y appuyer pour aller plus loin ? Quels que soient là encore les mots à utiliser, qui doivent être discutés avec les forces qui pourraient y être intéressées, il nous faut faire la proposition et porter le projet d’un « front populaire européen ». Et concevoir nos efforts de rassemblements en France de façon cohérente avec cet objectif.

Ne pourrait-on explorer d’ici le congrès la possibilité et les conditions d’une telle initiative ? Nous pourrions alors proposer, avec d’autres forces politiques, de constituer dans chaque pays des listes réellement européennes, composées d’acteurs de la vie politique syndicale, associative, intellectuelle et culturelle de toute l’Europe, autour d’une plateforme de mesures précises (services publics, salaires, politiques énergétique, industrielle, de recherche, …) qui pourraient se traduire en projets de directives progressistes.

Il s’agit, j’en ai bien conscience, d’une initiative qui demandera beaucoup d’efforts et sans doute de temps. Mais peut-on faire autrement que de s’attaquer au verrou européen ? Et peut-on raisonnablement imaginer une autre voie que de travailler inlassablement à construire en Europe une majorité populaire de progrès pour un véritable changement ?

Faire de cette idée de front populaire l’horizon concret d’un nouvel internationalisme.

7. La question du communisme.

Je ne m’étendrais pas sur cette question. Je partage la réflexion de l’atelier sur le communisme que j’ai co-animé, et dont j’ai synthétisé le travail collectif dans le texte qu’ a été rendu public. J’ajoute une proposition. Il me semble nécessaire de montrer clairement que nous voulons désormais être porteur d’une nouvelle conception du communisme. Je ne pense pas que cela puisse utilement passer par le changement du nom du Parti, encore moins par celui du mot "communisme". En revanche, puisque nous avons supprimé la faucille et le marteau sans débat, je propose que nous reprenions sur des bases nouvelles cette très importante question du symbole qui nous identifie. Et que nous mettions en chantier l’élaboration d’un nouveau symbole, à porter sur nos drapeaux comme partout, et qui soit le produit d’un travail créatif articulant les deux idées de "communisme" et de "liberté".

8. Le Parti

Malgré les caricatures de certains, je ne suis pas de ceux qui se prononcent pour la liquidation ni la dilution du Parti. Heureusement qu’il existe ! Et je suis fier, même si notre collectif militant s’affaiblit, d’être adhérent d’un Parti qui ose encore se donner l’ambition de l’émancipation humaine. Et cela ne m’empêche nullement de considérer qu’il faut qu’émerge dans notre pays un rassemblement qui constitue, par sa dynamique, une force réelle capable de faire bouger les lignes.

Je ne suis pas pessimiste sur l’état du Parti. Si nous trouvons des réponses politiques efficaces aux problèmes que nous connaissons, nos efforts en direction de la jeunesse, des milieux populaires, des intellectuels – pour peu qu’on s’en donne les moyens – peuvent à nouveau permettre une véritable élargissement de nos effectifs et de notre rayonnement.

Il faut s’interroger sur le fonctionnement du Parti, en rapport avec les objectifs et la stratégie qu’il se donnera. Il faut rendre les directions plus efficaces. Il faut surtout tirer le bilan de l’expérience que nous avons tentée de « pluralisme de droit ». Certains, qui luttaient avec le plus grand acharnement contre le renoncement réel au centralisme démocratique, ont été les premiers à s’organiser effectivement en tendances. Comme l’a dit une camarade de l’atelier dans lequel j’ai travaillé à la rencontre nationale de Tours, on a tous les inconvénients des tendances ; mais faute de règles communes, on en a aucun des avantages.

Je ne crois absolument pas qu’il faille renoncer au pluralisme de droit. Je ne crois pas non plus qu’il faille accepter les tendances, même de fait, comme un mal inévitable. Il me semble que nous pouvons y réussir si nous explorons les moyens de mieux permettre l’expression des courants de pensée ou d’idées qui existent, là bien réellement, dans notre organisation. Par exemple, des débats structurés autour d’un rapport introductif long et des interventions « spots » de trois minutes poussent objectivement à l’organisation en tendances pour tenter de se faire entendre, au moins par répétitions. Nous avons sur la question du Parti de nombreux chantiers à ouvrir. Je suis persuadé que nous trouverons les réponses. En tout cas, je ne crois pas du tout que le Parti soit un problème : c’est une solution.

9. Se donner une très grande ambition

Je l’ai dit à propos du Parti, je le redis sur un plan général : je ne suis absolument pas pessimiste. Je suis lucide sur les difficultés, et même sur les dangers. L’inquiétude et la souffrance peuvent conduire les peuples sur de très mauvaises voies. Mais le monde nouveau dans lequel nous entrons ouvre aussi à l’humanité des possibilités inouïes. Malgré les grandes confusions, et même la pénombre inquiétante qui résultent de cette transition où, comme le disait Gramsci en substance « l’ancien tarde à mourir, et le neuf a du mal à naître », des millions de femmes et d’hommes, y compris dans notre pays, attendent beaucoup. Ils voient les risques et les possibles. Ce qui manque, c’est l’espoir mobilisateur qui peut mettre toutes ces énergies en mouvement.

Tout le monde sent que les recettes du passé sont devenues insuffisantes pour répondre aux enjeux de cette nouvelle époque. Tout le monde sent qu’il faut faire du neuf : l’idée de « rupture » fait florès à droite comme à gauche. A nous de relever le gant. Ouvrons les portes et les fenêtres. Ouvrons-nous nous-mêmes sur la société, ses potentialités énormes et ses attentes. La moindre n’est pas, de la part de chacun-e, l’aspiration démocratique à vouloir intervenir soi-même. Décidons, à partir d’une réflexion rigoureuse allant le plus au fond des choses qu’il est possible, de sortir des sentiers battus pour faire du neuf. Construisons avec toutes celles et tous ceux qui le veulent un véritable projet de civilisation, et le chemin de rassemblement populaire qui lui donnera sa force.

Nous pouvons, nous devons nous donner une très grande ambition.

 

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